Skinny Puppy – Too Dark Park

Skinny-Puppy-Too-Dark-Park

“Vas-y écoute ça! C’est étrange, complètement barré. Un truc de déglingués !” Voilà à peu de chose de près les dernières paroles de mon dealer de l’époque, un géant au pied d’argile, léthargique, voûté à force de traverser la vie au cœur de ses brouillards chimiques. Sourire sardonique sur les lèvres, il me laissait cette cassette comme on vous lâche une bombe dans les mains.

On était en 1990 et je venais d’ouvrir définitivement la boîte de Pandore. Je me revois installer cette cassette dans mon baladeur, chausser mon casque et sombrer dans cet univers. Une musique insaisissable, électronique, bruitiste, violente où des structures musicales jusque là inconnues –et insoupçonnées ! – allaient m’envahir, s’immiscer sans rémission possible au cœur de mes synapses, me posséder tel le poison affluent dans les veines. Un flash. Une chute sans fin. La peur. Des sueurs froides. La folie au bout du tunnel. Du moins je l’imaginais. Les sens en éveil ne m’étaient plus d’aucune aide. Les repères dissous. Tout devenait lisse et opaque. Je vivais toujours mais tout ce qui avait été n’était plus. Mes seuls repères étaient cette musique et cette voix artificielle. Un guide dissolu au cœur de mes ténèbres. Une voix déshumanisée, rageuse, passée au travers d’un filtre synthétique. Une voix habitée des prophéties sans lendemain, des cris de douleur et d’impuissance, dégueulant toute la bile et l’acide de ses tripes. Le dégoût à l’état brut. Et durant une quarantaine de minutes je me retrouvais totalement subjugué, hypnotisé par cette violence.

Skinny Puppy venait de jeter sur la place publique Too Dark Park après huit années d’existence et cinq albums tous plus cultes les uns que les autres. Avec cet album, Nivek Ogre (chant), cEVIN KEY et D.Rudolph Goettel (tous instruments et samples) atteignent une nouvelle quintessence musicale avec la création d’un univers glacial, post-apocalyptique où les éléments organiques (batterie, basse, batterie) se noient dans un flot de samples, claviers, et autres instrumentations électroniques. Percussions tribales contre nappes gothiques. Cris samplés contre arpèges cristallins. La froideur de la musique industrielle en supplément. Tout transpire l’urgence d’un monde à la renverse où la critique sociale se heurte aux vapeurs de l’éther et de l’héroïne. Goettel s’y dissout tellement d’ailleurs qu’il s’y perdra cinq années plus tard…

Si aujourd’hui l’alliance des mots électronique et industriel n’intrigue plus grand monde, il s’avère qu’avec cet album – comme avec l’ensemble de sa discographie d’ailleurs- Skinny Puppy est et demeure un groupe à part, un sculpteur de son où des inspirations surréalistes se heurtent à une sombre décadence et à une certaine idée du nihilisme. Cette musique est une folie provocatrice, un art essentiel, une remise en cause par l’absurde de notre époque et ses modes d’expression, un miroir sans teint où les névroses s’alignent les unes après les autres sous la coupe de la lame de rasoir pour l’inhalation finale. Dès « Convulsion » on est plongé au cœur d’un univers épileptique dominé par la violence de percussions industrielles et de sons tous plus agressifs et dérangés les uns que les autres. Le voyage commence au cœur d’une séance de torture sonore, histoire de vous préparer à la suite. Le morceau se termine au cœur du chaos. On veut être sûr que vous soyez totalement réceptif, incapable d’opposer une quelconque résistance à ce flot de noirceur maladive, à sa fâcheuse réalité. « Kiss the master feet… » raisonne du fond de la gorge de Ogre durant « Rash reflection ». Et vous vous y plierez ! Vous vous y plierez pour entendre la suite, pour voir des paysages sonores mutés de la sérénité à la tension la plus féroce (« Natures revenge », « Shore lined poison »), pour étancher votre curiosité, pour bouger sur des basses puissantes, pour hurler « Kicking the Habit ! » sur « Spasmolytic », pour vous confronter à vos obsessions, vos hontes et vos culpabilités. Pour vous libérer. Parce que la musique de Skinny Puppy a ce pouvoir. Elle est aussi violente et paradoxale qu’un cri pour la liberté.

  1. convulsion
  2. tormentor
  3. spasmolytic
  4. rash reflection
  5. natures revenge
  6. shore lined poison
  7. grave wisdom
  8. t.f.w.o.
  9. morpheus laughing
  10. reclamation

4 commentaires

  1. Cet album est ENORME, vraiment du tres bon !

  2. oh je vous aurai jamais cru capables de reviewer cette perle :)
    chapeau

  3. je connais le ptit frere mais jessaierai bien celui la aussi…

  4. YIHA!
    quel album quand même,sacrée petite ogive,rip Goettel,indispensable ce disque pour tous les amateurs d’indus

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    Ca donne bien envie d'essayer, ta chronique
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    Une belle découverte pour ma part pour moi qui ne m'était pour l'instant qu'intéressé de loin à ce groupe. Du coup j'ai hâte de les voir sur scène !