Steven R. Smith – Tableland

2 Commentaires      932
Style: atmosphericAnnee de sortie: 2001Label: Emperor Jones

Trois ans après le très universel Autumn is the End, Steven R. Smith resserre l’objectif et nous lâche au coeur d’un carré de lande brumeuse, avec la rocaille gris nuit pour repère cardinal, les nappes dormantes et les carillons spectraux pour compagnons de solitude. Tableland est un album magique au sens du mystère et de l’opacité, et le titre éponyme, qui en occupe presque un hémisphère, est sans conteste l’un des temps forts de la carrière du luthier compositeur interprète. Libéré de toute contrainte de direction, le morceau commence par une invitation au bivouac alors que pousse dans les ombres proches une végétation ambient évasive, d’échos capitonnés et de grondements sans menace. A ce prélude en forme d’accoutumance aussi nécessaire que l’anesthésie à toute ablation, vient rapidement se substituer la démarche chloroformée d’une guitare enfouie sous la réverb’, qui entremêle ses cordes résineuses avec celles du piano et de son alter ego, le vibraphone, le tout sous le patronage complice de cymbales caressées au pinceau, d’un mellotron généreux et de différentes choses à cordes frottées plus ou moins identifiables sous les effets (vielle, violon folk, dulcimer sans doute). Le mouvement reste flâneur, avec quelques ruades sans conséquence dues à la présence de mailles de notes plus denses, rapidement dénouées.

Le ciel d’un noir parfait tapissé d’étoiles, le vent chaud qui dépose par saccades la poussière sur les bottes, les brindilles encore rouges au crépitement qui rassure, l’absence de toute construction humaine dans le périmètre de vision, la silhouette édentée des Rocky Mountains loin devant, autant d’évocations séduisantes qui prennent corps avec une texture de plus en plus nette au fur et à mesure que la musique enfle, désenfle, s’enrichit et retourne à sa nudité, toujours de manière intime, toujours comme un poumon qui se dilate et se contracte et dissémine avec le souffle la semence du rêve.

La suite de l’album est du même tonneau. En abandonnant le manteau de la saturation, Steven R. Smith y donne son profil le plus sophistiqué, le plus proche du post-rock organique, sans dévêtir ses ossatures de leur rapport au désertique et au lunaire, à l’image d’un Earth récent épris d’un Labradford ancien. “Blood Partridges” mêle les déflagrations en barrage d’une guerre lointaine aux accords tamisés du vibraphone et au brame d’une corne parcourue de convulsions, avant que l’orgue en filigrane, quelques touches de clavier frappées presque au hasard, une basse sourde et un chapelet de clarines ne marquent les limites d’une procession narcotique d’un gris tirant sur le bleu pâle – ou le contraire. “A Celebration” aurait pu figurer sur Hex: or Printing the Infernal Method. Un morceau magnifique, comme un regard aimant promené sur un vieux grenier poussiéreux. “Caprock and Shelf” enlève aisément la palme de morceau le plus alerte avec un thème principal simple et obsédant, qui se décline le long d’un chemin balisé par un pattern de caisse claire désinvolte et un harmonica évoquant le panneau d’un ranch, grinçant invariablement aux rendez-vous cycliques de la brise. Le très court “Glade” clôt ce superbe recueil sur un tocsin austère et une guitare typée Morricone aux allures de générique final.

Tableland c’est en quelque sorte un halo crépusculaire de cette Amérique préservée, belle, vulnérable et consciente de sa culture natale, que visite depuis plus d’un siècle le mouvement des écrivains environnementalistes, les Jim Harrison, David Brower, Doug Peacock et autres nouveaux Thoreau, naufragés consentants d’un retour à la nature aussi utopique que salutaire.

  1. tableland
  2. blood partridges
  3. a celebration
  4. caprock and shelf
  5. glade
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2 Commentaires

  1. kollapse says:

    La description donne sacrément envie, je vais checker ça de suite.

  2. Flo says:

    Clair qu’il s’y entend en l’art de donner envie le Moussiloose ;-)

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