Cinéma

Le passé

« Le présent serait plein de tous les avenirs, si le passé n’y projetait déjà une histoire. »

Cette citation d’André Gide illustre parfaitement les limites auxquelles se heurtent les personnages du Passé, dernier film en date d’Asghar Farhadi. Dans ce récit d’une recomposition familiale éphémère produite par le retour à Paris d’un homme qui doit divorcer de son épouse, les caractères sont constamment confrontés à leurs actes et à leurs souvenirs antérieurs qui fragilisent l’avenir pour meurtrir leur présent. Ex-mari, ex-femme, nouveau fiancé, épouse plongée dans le coma, enfants des uns et des autres : les interactions multiples complexifient encore des rapports humains placés sous le signe de l’incertitude. Face aux non-dits, la recherche de la véracité du passé aboutira au cataclysme émotionnel conjugué au présent.

La grande bouffe

Ce spectacle, peinture de la décadence du monde civilisé se laissant engloutir par les plaisirs charnels, permet à Marco Ferreri de dresser un portrait caricatural de l’homme moderne. C’est en effet sous les traits de pécheurs, immoralistes et libertins, qu’apparaissent les principaux protagonistes de cette métaphore. Plus encore, ce « vaudeville sulfureux » souille sans état d’âme les valeurs chères à l’occident en exhibant ces hommes aux mœurs légères qui ne témoignent d’aucun respect pour la monogamie ou encore la dignité humaine. Ainsi le personnage de Philippe (Philippe Noiret) reste inflexible. Malgré l’humeur scandaleusement libérée d’Andréa (Andréa Ferréol) il ne renoncera pas au mariage qu’il lui a promis. Le principal c’est le plaisir, rien d’autre n’a d’importance. C’est pourquoi les personnages affichent un comportement carpe diem exacerbé à l’outrance.

Stoker



Stoker, un hommage à Hitchcock ? On peut l’affirmer sans conteste, même si la manière de filmer et de traiter une intrigue policière est radicalement différente entre le pygmalion du film à suspense et son élève sud-coréen.
On pourra notamment apprécier les différents clins d’œil qui nous rappellent à l’œuvre du maître : la scène de la douche (Psycho), les champs de maïs (La mort aux trousses.) La référence la plus soutenue étant bien évidemment celle faite au film de 1943 : L’ombre d’un doute.

Amour

On ne va pas voir un film de Michael Haneke pour passer un bon moment. Du Septième continent à Amour, en passant par La pianiste : l’œuvre du réalisateur autrichien est radicale, dérangeante. À l’opposé de l’esthétisation flamboyante d’un Tarantino, Haneke aborde la violence physique et psychologique de façon austère et clinique. En ne montrant généralement pas l’horreur, ses épures assumées laissent le spectateur face à son imaginaire, à la fois libre, mais également contraint de ressentir la violence telle qu’elle est : insoutenable et extrême.

Amour ne déroge pas à la règle. Le film est dur, cruel. Mais pour la première fois, au-delà de la vision féroce et distanciée caractéristique du réalisateur autrichien, on sent également percer la sensibilité et l’empathie. Les acteurs ne sont sans doute pas étrangers à cela. Haneke admet d’ailleurs lui-même qu’il n’aurait pu faire ce film avec personne d’autre que Jean-Louis Trintignant. Mais plus encore, c’est le vécu personnel du cinéaste qui transperce à travers cette vision plus apaisée. Il confie d’ailleurs que l’idée de réaliser Amour lui est venue après des évènements familiaux personnels.

Monde de gloire

Dés les premiers instants, le ton est donné – couleurs ternes ; silences prolongés ; scènes longilignes – engendrant des séquences sans vie parfois insoutenables. En effet, dés l’ouverture Monde de gloire nous plonge dans un univers cruel et sordide qui semble largement s’inspirer de l’âge d’or du cinéma « expressionniste » allemand (l’image ci-contre par exemple, est une référence évidente au célèbre tableau de Munch.)

Le libre arbitre

La mise en scène d’une longue scène de viol peut aussi bien s’apparenter à une inutile provocation qu’à une glaçante entrée en matière annonçant la difficile confrontation du spectateur avec la suite du film. À l’opposé de l’esthétisation souvent voyeuriste d’Irréversible, Le libre arbitre adopte une cinématographie naturaliste et distanciée qui le place dans la deuxième catégorie. La vision d’horreur introduisant le film constitue le socle sur lequel reposera ensuite l’analyse détaillée de ces deux âmes et corps malades, de ces deux personnages principaux rongés par leurs peurs, leur passé et leur infinie solitude. Leur tentative de rédemption engendrera une improbable histoire d’amour aux confins de l’horreur.

Refusant tout jugement, Glasner fait parfois naître une troublante empathie transmettant la culpabilité du personnage principal au spectateur, ce qui rend cette expérience cinématographique de trois heures encore plus éprouvante. Face à la difficulté de traitement du sujet, le cinéaste adopte une réalisation distancée empreinte de rigueur formelle et emplie d’une austère beauté. Détaillée et douloureuse, l’analyse clinique se place au-dessus de toute morale, laissant place à la dramaturgie et à l’horreur du propos.

L’éternité et un jour

Disparu en janvier 2012 alors qu’il réalisait un film sur le thème de la crise économique, le plus célèbre des cinéastes grecs aura laissé derrière lui un grand nombre de chefs d’œuvres parmi lesquels nous retiendrons Le regard d’Ulysse, Paysage dans le brouillard et le plus envoûtant de tous selon moi : L’éternité et un jour.

Ce film évoque avant tout le spleen d’un auteur en mal d’inspiration qui se retrouve piégé dans une vie faite de chagrin et de solitude. Angelopoulos, par le biais d’un récit parfaitement maîtrisé, s’est donc appliqué à extraire l’homme de son enveloppe d’artiste afin de le restituer au monde. Le personnage incarné par Bruno Ganz se retrouve ainsi confronté dès le début du film à une existence vidée de toute sa substance. Dans cet environnement dénué d’artifice, la solitude et les affres du futur constitueront alors l’essentiel de l’univers de notre principal protagoniste. Pourtant, malgré la vacuité existentielle du héros, c’est une œuvre d’une rare richesse qui nous est offerte. En effet, L’éternité et un jour s’intéresse à une myriade de thèmes aussi variés que la quête d’identité, l’amour et le désarroi… À la fois intimes et communs, les axes de réflexion de l’homme-artiste basculeront souvent de l’introspection à l’observation du monde. Par ailleurs, ce long-métrage constitue une remarquable mise en abîme au travers de laquelle l’art semble observer l’artiste dans son incapacité à créer. Comme nous le suggère Angelopoulos, c’est plus dans la communication que dans l’imagination que réside l’obstacle empêchant le poète d’accomplir son œuvre. Dès lors, le sens de la vie pour l’artiste sera d’enrichir son vocabulaire, d’affiner son art et ainsi d’être en mesure de rendre compte de ses sentiments.

L’insoutenable légèreté de l’être

Il est difficile de résumer une œuvre de Kundera. La réduire à un simple récit serait oublier sa portée philosophique, n’y voir qu’une fresque historique éclipserait la peinture de la psychologie des personnages. On mesure à partir de ces éléments la difficulté d’en tirer une adaptation cinématographique. Devant l’impossibilité de retranscrire l’intégralité du propos, découper une telle œuvre au scalpel pour en retirer l’essentiel s’avère donc nécessaire et inévitable. Si, comme son support littéraire, il aborde certes également la mort, la séduction et érige en toile de fond l’invasion russe en Tchécoslovaquie, le film de Philip Kaufmann prélève heureusement surtout la quintessence du roman de Kundera en contant cette romantique et destructrice histoire d’amour entre Tomas et Tereza.

Restless

Sous ses allures de mélodrame classique, Restless est sans doute le film le moins ambitieux de Gus Van Sant. Pourtant, cette simplicité apparente n’enlève rien à la beauté et à la profondeur de cette œuvre qui n’en devient que plus subtile. Surtout au vu du scénario casse-gueule : une histoire d’amour forcément éphémère entre une fille se sachant condamnée par un cancer et un garçon n’ayant pas surmonté le deuil de ses parents.

The Master

Se perdre dans l’espace-temps ou s’enfoncer dans l’ennui, se laisser bercer par la mise en scène ou bien regretter l’immobilité du récit : c’est le propre des œuvres immersives que de diviser, d’autant plus que la plongée ou non dans l’univers créé dépend en grande partie de notre humeur, de notre état d’esprit, du simple moment présent. Contemplatif et insaisissable, The Master divisera, éclairant certains spectateurs de sa lueur trouble, en laissant d’autres dans les pénombres de leur lassitude.

Que sa beauté nous envahisse ou nous échappe, on ne peut nier la prise de risque de Paul Thomas Anderson qui livre un film aux contours volontairement flous, à la fois simples et complexes, à l’image de la relation qui s’établit entre les deux personnages principaux.