Stoker

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Annee de sortie: 2013



Stoker, un hommage à Hitchcock ? On peut l’affirmer sans conteste, même si la manière de filmer et de traiter une intrigue policière est radicalement différente entre le pygmalion du film à suspense et son élève sud-coréen.
On pourra notamment apprécier les différents clins d’œil qui nous rappellent à l’œuvre du maître : la scène de la douche (Psycho), les champs de maïs (La mort aux trousses.) La référence la plus soutenue étant bien évidemment celle faite au film de 1943 : L’ombre d’un doute.

Park Chan-Wook ne se contente d’ailleurs pas de s’en inspirer, il se l’approprie littéralement pour nous en livrer soixante-dix ans plus tard une version totalement inédite et survoltée dans laquelle on retrouve un « oncle Charlie » qui nous apparaît plus mystérieux, plus envoûtant et bien plus inquiétant que l’original. Mais la ressemblance s’arrête ici, car l’auteur de Sympathy for Mister Vengeance a su se saisir avec simplicité de la situation initiale du film d’Hitchcock pour ensuite s’en écarter diamétralement.

Par ailleurs, Park Chan-Wook se révèle prodigieux dans sa maîtrise de l’image. Certains seront sans doute déçus par le manque de frénésie de la caméra (mouvements qui nous avaient énormément séduits dans Old Boy), mais ceci sera amplement rattrapé par le travail sur les formes et les couleurs, ainsi que par l’efficacité du réalisateur pour capturer la beauté sur l’ensemble des éléments qui constituent le film. Les images récurrentes, telles que les sphères du jardin reviennent hanter la pellicule à plusieurs reprises : les balles de tennis, la boule qui roule entre les pattes du bousier… Ce sont tous ces petits détails qui sont là pour rappeler l’omniprésence du cinéaste. Rien n’est laissé au hasard. Les yeux de tous les protagonistes apparaissent sans cesse en gros plans : beaux ; vitreux ; brillants comme des Agathe. Cette fixation sur le regard accentue le climat de suspicion quasi-général dans lequel baignent les personnages. Tout le monde s’observe. Chaque personnage jauge les forces chez celui qu’il a en face, avant de se décider à passer à l’offensive. Jeu de manipulation, rapports érotiques consanguins, aliénation et brutalité… Pas de doute, on se retrouve bien avec les thèmes de prédilections du réalisateur asiatique. L’ambiance du film est glaciale, pénétrante, terrifiante, dérangeante, envoûtante, déstabilisante… La violence et la folie inscrites dans les gènes de la famille Stoker, véritables Rougons-Macquarts des temps modernes, guident leurs pas vers une issue dramatique et inévitable. Au final, Stoker se révèle donc plus proche de l’univers de Zola que de celui d’Hitchcock, et la question de l’identité en est l’une des principales clefs. Le questionnement de la jeune India Stoker sur l’héritage qu’elle tient de sa famille nous rappelle clairement les errances existentielles de Jacques Lantier, le héros de La bête humaine.

On retiendra enfin l’ambiance lancinante de ce huis-clos brossé au vitriol. À chaque instant, on aura eu l’impression de basculer d’une piste à une autre pour finir par comprendre que ce qui se trame nous échappe totalement. Entre rêve morbide et réalité hallucinée, difficile de savoir si le personnage de l’oncle Charlie est réel ou s’il s’agit d’une création issue d’un esprit dérangé. Dualité, schizophrénie, ambivalence, tout est là dans le caractère des personnages comme dans les relations qu’ils entretiennent pour déstabiliser le spectateur. Le doute qui s’installe et les évidences qui semblent sans cesse être remises en question n’ont pas fini de nous perdre. Deux types de relations marquent ainsi le triangle amoureux et incestueux qui unit la fille, la mère et l’oncle. Le rapport dominant-dominé symbolisé par la chasse, mais surtout l’interdépendance des personnages entre eux : l’oncle, qui s’est créé au fil du temps tout un univers gravitant autour de sa complicité avec une nièce qu’il n’avait alors jamais rencontré ; la mère, dont la dévotion pour ce beau-frère arrivé de nul-part révèle clairement sa crainte de vivre seule ; et enfin la fille, dont le rapport à autrui semble insaisissable. C’est sans aucun doute le personnage principal du film, celui qui va se retrouver au centre de toutes les attentions et qu’on va voir évoluer. Frigide dans un premier temps, elle va découvrir le désir charnel au travers des différentes approches de son oncle. Au contact de ce dernier, India va alors progressivement se défaire de ses chaînes pour enfin entrevoir sa véritable personnalité. Comme dans une aventure initiatique, on va observer notre protagoniste dans son passage de l’état de petite fille discrète et complexée à celui de femme fatale qui, telle Sharon Stone dans Basic Instinct, assouvit librement ses envies de violence et de meurtre. Comme le suggère l’image de l’araignée qui monte en elle tout au long du film, la jeune fille se transformera alors de plus en plus, jusqu’à ce que la bête se soit entièrement emparée de l’enfant.

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Commentaire

  1. joss says:

    Analyse intéressante mais je n’ai pourtant pas été complètement emballé par le film. J’ai trouvé un peu grossière cette façon d’installer le mystère, à base de regards mystérieux, ambiances pesantes etc… Du coup, dès le départ on sait que tout est louche et on attend quelle révélation issue du passé va nous faire comprendre ce qu’il se passe. Pourtant le film n’est pas dénué de qualité évidemment et tu m’a donné envie de le revoir.

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