John Fogerty – Legacy: The Creedence Clearwater Revival Years
Anthologik Chronique Rock Roots/Swamp Rock

John Fogerty – Legacy: The Creedence Clearwater Revival Years

jonben
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Auteur
10 octobre 2025
il y a 11 mois
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Année de sortie
2025
Note
Une chronique pour retracer la carrière d'un des meilleurs groupes des années 70, dont les compositions, ancrées dans le folklore américain, évoquent des personnages et des récits marquants, tout en mêlant rock, blues et une atmosphère unique, à l'occasion de la sortie d'un album de réinterprétations par un John Fogerty de 80 ans
John Fogerty – Legacy: The Creedence Clearwater Revival Years

Tout a été dit sur Creedence Clearwater Revival, ou Creedence pour les intimes, groupe rock phare des années 70, pendant américain de la British Invasion — c’est l’image facile. Mais à écouter John Fogerty raconter son histoire — à 80 ans aujourd’hui ! — on comprend surtout la trajectoire obstinée d’un songwriter qui a appris à faire des disques, pas seulement des chansons, et dont la carrière s’est arrêtée prématurément en 1972 pour des raisons futiles.

Tout commence chez Fantasy Records en 1964. Fogerty frappe à la porte avec son groupe de lycée, The Blue Velvets, parfois rebaptisés en studio « Tommy Fogerty and the Blue Velvets », Tommy étant son grand frère. C’est un label de jazz, où Fogerty, pas encore majeur, travaille comme manutentionnaire. Le jeune groupe enregistre… et découvre, stupéfait, qu’on l’a renommé sans prévenir : The Golliwogs. Plusieurs 45-tours plus tard, en 1967, le label Fantasy est racheté ; l’une des premières demandes du quatuor sera d’abandonner ce patronyme honni. Creedence Clearwater Revival est né, et Fogerty commence à composer des tubes.

Si Creedence marque autant, c’est que Fogerty travaille ses chansons comme des évidences universelles : des images dans lesquelles chacun peut se projeter, comme des impressions du folklore américain de l’époque, mais surtout des intros et gimmicks qui accrochent dès les premières secondes. Il jette neuf idées pour n’en garder qu’une, ne montre au public que ce qui est poli, resserré, imparable. Et il arrange tout : lignes de basse, patterns de batterie, chœurs — au point que les autres découvrent souvent les chansons complètes au moment d’enregistrer.

Creedence Clearwater Revival aura une carrière éclair et sortira 7 albums en 4 ans, mais de ceux-ci émergeront toute une série de tubes qui restent toujours aussi marquants aujourd’hui.

L’éponyme de 1968 contient déjà une première carte de visite imparable : une reprise de « Suzie Q » réarrangée par John Fogerty, elle devient plus nerveuse, plus tendue, portée par sa voix rauque et puissante qui imprime immédiatement sa marque. La même voix habite aussi une deuxième reprise mémorable de ce premier album, « I Put a Spell on You », où Fogerty se l’approprie totalement, au point d’en faire oublier l’original. L’originale de Screamin’ Jay Hawkins (1956) était déjà très théâtrale et chargée d’émotion, mais la version de Fogerty surprend par sa puissance vocale et son côté viscéral, rageur pour l’époque.

Musicalement, le morceau garde une base blues-rock, mais avec un son plus lourd et plus agressif que la moyenne des productions de 1968. Ce n’est pas encore du hard rock au sens Led Zeppelin ou Deep Purple (qui déboulent justement à la fin des années 60), mais ça sonne plus dur et plus cru que ce qu’on attendait d’un jeune groupe américain sur un petit label jazz. Dans la presse de l’époque, Creedence est surtout perçu comme un groupe de rock « roots » : blues, swamp, rock’n’roll, avec une patine psychédélique.

Dès ce disque inaugural, Creedence impose une identité forte : riffs incisifs et énergie brute : à l’époque, Creedence est un vrai groupe de rock sauvage, et dégage une atmosphère marécageuse qui évoque le bayou, ces zones inondées du Sud des États-Unis, Louisiane notamment, et sa culture propre. L’imagerie contribue à forger le mythe, notamment avec la pochette, mais il ne s’agit que d’un décor imaginé. Car en réalité, Creedence est un groupe de citadins californien. Fogerty, lui, possède simplement ce talent rare : raconter, incarner et s’emparer de personnages issus du folklore américain du sud, jusqu’à donner l’illusion qu’il en est lui-même originaire.

Cette faculté se retrouve tout au long de la discographie, qui en 1969 les verra enregistrer trois albums que Fogerty composera coup sur coup pour surfer sur le succès du premier.

Fogerty explique l’urgence dans une interview qui vient de sortir avec Rick Beato (immanquable pour tout fan) : après Suzie Q, CCR risque l’étiquette “one-hit wonder” s’il ne frappe pas encore, et vite. Sans manager, sans argent, sur un petit label jazz, il mise tout sur la seule chose qu’il contrôle : la musique, plus de chansons, plus de singles, des arrangements au cordeau.

Dès Proud Mary, son premier tube en 1969, John Fogerty se met dans la peau d’un conteur américain. Ce bateau à vapeur imaginaire, voguant sur le Mississippi, devient le symbole d’un ailleurs idéalisé, d’une vie simple et libre sur le fleuve. Fogerty n’a pourtant jamais grandi dans le Sud, mais il parvient à faire croire à cette authenticité grâce à sa voix habitée et ses images directes. Ce talent d’évocation est au cœur de l’identité de Creedence Clearwater Revival.

Car Fogerty n’écrit pas seulement des chansons : il invente des personnages et s’y glisse avec une conviction qui force l’adhésion. Dans “Born on the Bayou”, il chante comme un enfant du delta, immergé dans une atmosphère moite et mystique. Avec “Green River”, il transforme ses souvenirs californiens en un paysage du Sud mythologique, ancré dans les rivières et les cabanes de bois. Dans “Lodi”, il devient ce musicien malchanceux coincé dans une petite ville, donnant voix à tous ceux qui ont vu leurs rêves s’enliser.

Plus engagé, “Fortunate Son” fait parler un jeune Américain de la classe populaire qui refuse d’être sacrifié au Vietnam à la place des privilégiés. “Run Through the Jungle” résonne comme la confession d’un vétéran traumatisé, alors qu’en réalité Fogerty voulait dénoncer la prolifération des armes à feu aux États-Unis. À l’opposé, “Lookin’ Out My Back Door” s’amuse d’un regard enfantin : un narrateur rêveur y décrit des visions hallucinées peuplées de créatures fantastiques. Enfin, “Who’ll Stop the Rain” place Fogerty en témoin lucide d’une génération désabusée après l’euphorie de Woodstock.

Ces chansons forment une galerie de portraits où Fogerty se réinvente sans cesse : travailleur, vagabond, soldat, rêveur ou prophète. Ce n’est pas seulement du rock sudiste ou du folk contestataire : c’est une mythologie américaine condensée en chansons. Et c’est sans doute pour cela que Creedence continue de résonner aujourd’hui : Fogerty n’a pas seulement écrit des tubes, il a incarné l’Amérique tout entière, à travers ses héros ordinaires et ses légendes populaires.

Mais il faut aussi souligner que chacune de ses chansons possède son propre visage, son propre ton. Fogerty ne se contente pas de répéter une formule : il explore un style différent à chaque morceau, réinterprétant à sa manière un fragment de l’histoire musicale américaine — blues, country, gospel, rock’n’roll ou protest song. D’un riff de guitare presque boogie à une ballade mélancolique, d’un cri rageur à une vision hallucinée, chaque titre devient une pièce unique dans ce puzzle sonore.

Creedence évolue avec son temps : le groupe arrive juste quelques années après les Beatles, et Fogerty, comme tout le monde à son époque, est ébahi devant les révolutions musicales venues d’Angleterre. CCR passe du 4 au 8 puis 16 pistes, mais garde une logique live : la base ensemble, la voix souvent en une passe à l’époque, les overdubs comptés. Fogerty préfère mixer seul après une séance où les rires sceptiques des 3 autres l’ont vacciné. Il pense “album” : une entrée signature, une place pour les instruments, une montée, un placement de voix — l’architecture d’un 45-tours qui raconte autant par ses sons que par ses mots.

Le son, justement : une Rickenbacker branchée dans un ampli au grain naturellement rugueux, sa guitare surnommée “Acme”, qu’il offrira un jour sur un coup de tete à un gamin de 12 ans pendant ses années d’errance, avant que sa femme ne la retrouve des décennies plus tard… et qu’elle ne réapparaisse sur Legacy, ce projet de réenregistrements de morceaux de Creedence Clearwater Revival par un John Fogerty de quasi 80 ans.

Creedence explosera en plein vol, d’abord parce que son frère aîné Tom jalouse John : lui qui était le leader originel est relégué guitariste rythmique, tandis que John a tout pour lui, la voix, les solos de guitare et surtout la composition intégrale, et récupère toute l’attention. Il partira avant la fin et restera fâché. En 1970, deux albums encore, et à chaque fois de grands tubes, mais déjà sur Pendulum le groupe bat de l’aile. La section rythmique, ses potes de lycée, en a aussi marre de n’être qu’un backing band, mais, comme il l’explique dans l’interview, ils ne composaient quasiment rien, et sûrement pas de tubes.

Mardi Gras, leur dernier album en 1972, comporte d’ailleurs deux tiers de compositions chantées par le bassiste et le batteur, mais on est très loin du niveau de Fogerty, et c’est de loin leur moins bon album. Le groupe explose, les membres se font des procès, et Fogerty se rend compte qu’il avait signé un contrat l’arnaquant, lui prenant totalement les droits de ses compositions. Il partira dans une décennie de ressentiment et de déprime, et décidera de ne plus jouer ses propres œuvres de l’époque Creedence. Il s’en sortira par la suite, et recommencera à donner des concerts, rejouant même du CCR dans les années 90, mais ne retrouvera les droits de la musique de Creedence qu’en 2023.

En 2025, John Fogerty boucle la boucle avec Legacy: The Creedence Clearwater Revival Years, un onzième album solo qui prend la forme d’un hommage à sa propre histoire. Pour la première fois, il peut réenregistrer librement les chansons qu’il a écrites pour Creedence, ayant enfin récupéré ses droits d’auteur après un demi-siècle de batailles juridiques. On y retrouve tous les classiques — de « Proud Mary » à « Fortunate Son », de « Green River » à « Have You Ever Seen the Rain? » — revisités avec une énergie intacte, épaulé par ses fils Shane et Tyler. Ses « John’s versions ». Legacy sonne comme un manifeste : à 80 ans, Fogerty chante toujours avec la même ferveur, donnant à ces hymnes un second souffle et un parfum de transmission familiale. Ce projet n’est pas seulement un retour aux sources, c’est aussi une victoire personnelle — celle d’un musicien qui a reconquis son répertoire et qui peut enfin le faire vivre à sa manière. Musicalement, l’exercice a cependant peu d’intérêt tant les morceaux sont au final proches des originaux, mais ça a le mérite de former un album de compilation avec 20 tubes. Et ce n’est pas tout, Fogerty est encore sur scène, il vient même de jouer au Zénith à Paris un Juin 2025, à 80 ans passés!

Creedence, donc ? Un mythe, oui. Mais aussi une saga douloureuse qui trouve enfin son dénouement heureux. Mais surtout l’histoire d’un artisan du hook et du refrain, d’un auteur populaire au sens noble, pour qui une bonne chanson n’existe vraiment que lorsqu’elle devient un grand disque. Et ces disques-là, on les entend encore partout (des milliards d’écoutes sur les plates-formes de streaming).

J’ai personnellement été bercé par CCR : mon père avait plusieurs de leurs disques et une compilation double CD que je passais en boucle. J’adorais notamment les 11 minutes de « I Heard It Through the Grapevine », cette reprise rallongée en jam hypnotique où Fogerty et le batteur Doug Clifford se répondent dans un solo psychédélique dément. Parmi les morceaux qui m’ont marqué, il y a aussi « It’s Just a Thought », ballade mélancolique de Pendulum, portée par une ligne d’orgue douce et une atmosphère introspective rare chez Creedence. Et puis surtout « Rude Awakening #2 », toujours sur Pendulum, leur pièce la plus expérimentale : une ouverture acoustique presque classique qui se délite en collage sonore et en dissonances, comme un clin d’œil à l’avant-garde des Beatles. Ces morceaux démontrent l’ambition progressive qui s’est infiltrée vers la fin, comme quoi Creedence aurait pu évoluer vers quelque chose de plus audacieux encore, si sa trajectoire n’avait pas explosé en plein vol.

Genre selon le Chroniqueur

Rock Roots/Swamp Rock

Famille/Genre

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Krakoukass et moi avons fondé Eklektik en 2004, peu après mon installation à Paris, à la suite de la disparition du webzine dont le forum avait été notre terrain d’échanges. Avec des parcours musicaux proches, entre rock et metal, nous partagions le goût de l’ouverture et de la découverte permanente de nouveaux sons. Au fil du temps, mes goûts se sont affinés : je m’intéresse surtout aux groupes et styles des années 90 à aujourd’hui, avec une touche de 70s. J’ai longtemps profité des concerts parisiens et des festivals européens, et j’ai également joué de la guitare plusieurs années au sein d’Abzalon. Mes terrains de prédilection restent le metal/hardcore, le death technique, le sludge/postcore et le rock/metal progressif, avec des escapades régulières du côté du jazz fusion et du funk.

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