Whispers est l’un de ces groupes dont on finit par croiser le nom tôt ou tard quand on vit en Thaïlande et qu’on traîne un minimum dans les concerts metal ou hardcore. Après plus de dix ans ici, difficile d’y échapper. Et pour être honnête, venant de France et ayant longtemps été fan de Kickback, la filiation saute immédiatement aux oreilles. Lors de la sortie de leur premier EP en 2021, Narok Bon Din, les comparaisons ont fusé : les débuts de Kickback, Arkangel, ce métal/hardcore abrasif à haute combustion, profondément ancré dans la tradition hardcore mais hérissé de griffures metal. Rien de révolutionnaire, mais une intensité brute, sans détour, qui a logiquement attiré l’attention d’un public bien au-delà des frontières thaïlandaises.
Le groupe n’a cessé de monter en puissance, jusqu’à décrocher une signature chez Flatspot Records et à s’envoler pour une tournée nord-américaine en 2024, partageant l’affiche avec plusieurs groupes US et foulant les plateaux d’Audiotree — rare pour un groupe asiatique dans ce registre. Un signe clair que Whispers fait désormais partie du paysage hardcore international. Ils sont d’ailleurs en ce moment même de nouveau en tournée, viennent d’en terminer une aux US (avec Scowl et Sunami) et enchaînent avec une tournée en Europe.

C’est dans cette dynamique que sort Yom-Ma-Lok, un mini-album de sept titres qui prolonge le bestiaire sombre esquissé sur Narok Bon Din. Le titre signifie « monde des morts » en thaï, et tout, dans la musique comme dans les textes, cherche à évoquer cette lutte entre survie, violence, fatalité et détermination. Whispers affine ici son identité : des riffs plus acérés, un sens du groove malveillant, des gros plans mid-tempo à la Merauder, et toujours cette influence Death en filigrane qui explique le fameux qualificatif de « Bangkok Evilcore ». On notera en guest le hurleur de Speed, des Australiens en partie d’origine asiatique.
J’ai vu le groupe sur scène à de nombreuses reprises à Bangkok et de nouveau en septembre dernier, lors d’un concert où il faisait la première partie. La salle était pleine dès le premier groupe (sur 5), preuve que Whispers est devenu un vrai aimant à public. Je les ai vus plusieurs fois, mais c’est toujours la même énergie contagieuse : riffs en mitraille, breaks qui cognent dur, chant possédé, et surtout un public qui transforme le pit en chaos. Un concert de hardcore, c’est d’abord une atmosphère, et Whispers l’a bien compris : le chaos contrôlé, les mouvements, les cris, tout y était.
La suite de la soirée proposait un plateau très américain : Outta Pocket et Sunami, deux groupes californiens adeptes du beatdown le plus mastoc. Une avalanche de breakdowns, de chug, de riffs écrasants. Le batteur de Sunami sortait franchement du lot, avec un vrai sens du groove pour ce genre, même si le frontman m’a semblé un peu en retrait. Puis Nasty, venus de Belgique, ont ramené un frontman survolté… mais une musique plus bas-de-plafond qui m’a moins convaincu. Quant aux têtes d’affiche, Paleface, leur version deathcore-masquée façon Slipknot m’a rapidement perdu.
Au final, c’est bien Whispers qui m’a laissé la meilleure impression de la soirée : le groupe a trouvé sa voie, son identité, et surtout son public — en Thaïlande comme désormais à l’international. Yom-Ma-Lok confirme leur statut : celui d’un groupe prêt à s’exporter, sans renier ses racines ni son imaginaire culturel. Un disque court, sec, frontal, qui ne cherche pas l’innovation à tout prix mais qui frappe juste, avec assez de personnalité pour exister dans un genre très codifié.
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