Formé en 2004, La Dispute s’est vite taillé une réputation de groupe intello dans le milieu post-hardcore/screamo. Leur chanteur déclame plus qu’il ne chante, entre spoken word nerveux et cris rageurs, sur une musique qui oscille entre guitares abrasives et ambiances post-rock tendues. On pense évidemment à At the Drive-In pour l’énergie punk, à Thursday pour le versant emo, mais aussi à Slint pour le côté arty/post-rock et à Orchid pour l’urgence screamo. La Dispute n’invente rien stricto sensu, mais leur force est de sublimer ces influences dans un mélange aussi cérébral que viscéral.
Leur dernier album remontait à 2019 : autant dire qu’on attendait ce retour avec curiosité. No One Was Driving the Car renoue avec les racines du groupe : un rock à guitares tendu, fictionnel dans ses histoires mais profondément émouvant. Certaines chansons lâchent carrément les chiens, avec riffs crasseux, basses saturées et hurlements, d’autres s’étirent dans un clair-obscur post-rock où l’angoisse sourd dans chaque note. Le chanteur donne toujours l’impression de vaciller au bord de la rupture, une douleur à vif qui rappelle les premiers morceaux brisés du groupe comme leur tube du premier album, « Such Small Hands ».
Mais cette fois, le propos s’éloigne des déceptions sentimentales pour viser plus large. No One Was Driving the Car est un album explicitement politique, qui fustige la cupidité, la corruption et les forces anonymes qui gangrènent nos sociétés. La toile de fond, c’est la décadence sociale : overdoses sur les trottoirs, magouilles politiciennes, friches post-industrielles… et cette question lancinante : qui est encore au volant ?
J’ai eu la chance de voir La Dispute sur scène l’an dernier, dans une petite salle de Bangkok, DeCommune, à deux pas de Khao San Road. Le contraste était saisissant : un groupe américain à nom français dans une salle au nom francophone, devant une cinquantaine d’expats passionnés et quelques jeunes Thaïs curieux. Pas le public des concerts hardcore habituels ici, plus bobo trentenaires/quarantenaires. La salle n’était pas pleine, mais l’ambiance intense, tout le monde connaissait les paroles.
Sur scène, La Dispute surprend par son énergie brute. Beaucoup de titres sonnent comme du hardcore « light » – guitares en disto discrète, son quasi clair – ou au contraire comme du post-rock lancinant, aux arpèges répétés. Le terme post-hardcore leur colle parfaitement : une musique de lisière, entre urgence punk et atmosphères étirées. Le chanteur, frêle silhouette mais pile électrique, se donne sans retenue ; son côté emo à fleur de peau n’a rien de factice. En live, la filiation avec At the Drive-In saute aux yeux, plus encore que sur disque.
Avec No One Was Driving the Car, La Dispute signe un retour fort : un album toujours aussi tendu et poétique, mais désormais tourné vers la critique sociale. Quinze ans après leurs débuts, ils prouvent qu’ils ont encore des choses à dire, et à hurler.
La Dispute
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