Il y a des albums dont l’importance historique finit presque par encombrer l’écoute. Spiderland est devenu tellement incontournable dans toute généalogie du Post-Rock, du Math-Rock ou même d’une certaine branche du Post-Hardcore qu’on en oublierait presque qu’en 1991, Slint ne cherchait évidemment pas à fonder quoi que ce soit.
Alors que je travaille à un dossier sur le Post-Rock, l’absence d’une chronique sur cet album que je ponce pourtant depuis des années m’a parue incongrue. Slint n’est pas un groupe qui aura fait grand bruit à l’époque, Spiderland est leur second album (le premier, Tweez, avait été produit par Steve Albini) et le groupe s’arrêtera en fait avant même sa sortie en 1991. Il deviendra par la suite une référence du Rock indépendant et de ce qu’on appellera ensuite le Post-Rock.
Et au final ce disque ne ressemble toujours pas énormément à ce qu’on appellera Post-Rock dix ans plus tard. Pas de nappes de reverb, pas de grandes envolées orchestrales, pas vraiment de contemplation. Spiderland est au contraire un disque sec, anguleux, presque claustrophobe. Les guitares se répondent par petits motifs, la basse occupe les espaces laissés vacants, la batterie refuse régulièrement d’aller là où on l’attend, et le frontman parle plus qu’il ne chante avec cette voix de type au bord de la crise de nerfs qui donne parfois l’impression d’écouter quelqu’un raconter une histoire beaucoup trop tard dans la nuit.
Tout repose sur la tension. « Breadcrumb Trail » pose immédiatement cette logique, alternant passages presque anodins et décharges soudaines sans jamais construire un morceau de rock traditionnel. « Nosferatu Man » se montre plus frontal mais tout aussi bancal, tandis que « Don, Aman » pousse l’économie de moyens jusqu’à devenir franchement inquiétant. Et puis il y a « Washer », probablement le moment où apparaît le plus clairement ce que des centaines de groupes retiendront ensuite : répéter très peu de choses, laisser durer, utiliser le silence et la dynamique pour faire monter une pression qui devient plus importante que le riff lui-même.
« Good Morning, Captain » termine l’affaire en apothéose. Le morceau ne fait pourtant presque rien de spectaculaire pendant l’essentiel de sa durée. Il installe, répète, raconte, retient. Jusqu’à ce que Slint lâche finalement tout ce qu’il avait contenu pendant une quarantaine de minutes et finisse au bout de 7 minutes sur des « I miss you » hurlés.
C’est finalement là que Spiderland est fondamental. Pas parce qu’il aurait inventé le son du Post-Rock, ce n’est pas vraiment le cas. Mais parce qu’il montre qu’on peut prendre guitare, basse et batterie et organiser la musique autrement que selon les réflexes du Rock. Le morceau devient une progression, la répétition devient dramaturgie, le silence devient aussi important que les notes.
Trente-cinq ans plus tard, ce qui impressionne surtout est que le disque n’a quasiment pas vieilli. Beaucoup de groupes ont récupéré ses outils. Très peu ont retrouvé ce mélange de fragilité, de menace et de retenue.
Spiderland n’est pas encore vraiment du Post-Rock. C’est mieux que ça : c’est l’un des disques qui ont rendu le Post-Rock possible.
Slint
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