On déborde sensiblement de ce que je chronique habituellement ici, mais j’ai un faible assez prononcé pour la Neo Soul et je suis Nick Hakim depuis Green Twins en 2017. Il faut dire qu’il occupe depuis une place assez singulière dans le genre : une Soul psychédélique extrêmement lente, cotonneuse, noyée dans les effets, hazy au sens cannabique du terme, comme si chaque morceau nous parvenait à travers une épaisse fumée.
I Can See pousse cette esthétique que Nick Hakim s’est créé. Sa voix semble parfois flotter à plusieurs mètres derrière les instruments, les pianos grincent, les guitares bavent légèrement, les synthés apparaissent puis disparaissent et toute la production possède cette patine analogique volontairement trouble qui donne l’impression d’écouter un vieux disque ayant légèrement fondu au soleil. Il y a quelque chose d’extrêmement organique là-dedans, jusque dans les petites imperfections et les sons qui dépassent.
Le revers est que l’album semble parfois refuser obstinément de décoller. Les tempos bougent peu, les morceaux s’installent dans une idée et préfèrent généralement l’étirer plutôt que la faire évoluer. Même lorsque « Soft Wet Clay » semble enfin vouloir accélérer et sortir de sa torpeur, le morceau s’arrête presque aussitôt. À force de maintenir cette même température pendant tout le disque, les titres finissent forcément par se confondre un peu.
Mais c’est aussi précisément ce que j’aime chez Nick Hakim. I Can See n’est pas vraiment un album que l’on écoute pour ses refrains ou ses moments spectaculaires : c’est un disque dans lequel on s’installe. Une Soul nocturne, psychédélique et narcotique qui peut facilement passer à l’arrière-plan, avant qu’un accord étrange, une texture ou une ligne vocale ne ramène soudain l’attention. Il ne renouvelle probablement pas la formule de Hakim et aurait parfois gagné à sortir davantage de sa brume, mais ceux qui aiment déjà s’y perdre trouveront difficilement une bonne raison d’en sortir.
Le Neo Soul est d’ailleurs un genre dans lequel je reviens régulièrement, même si ses frontières sont assez floues, j’aime bien la qualifier de Soul progressive. Pour ceux qui voudraient s’y aventurer, je recommande évidemment Erykah Badu, et en particulier son formidable Baduizm Live de 1997, ainsi que D’Angelo, dont le retour en 2014 Black Messiah reste pour moi un sommet du genre. Dans une génération plus récente, j’aime énormément Jordan Rakei, notamment son premier album Cloak, et tout ce qui gravite autour de la nouvelle scène Jazz/Soul britannique : Tom Misch, Yussef Dayes, leur album commun What Kinda Music. On peut encore ajouter les Australiens de Hiatus Kaiyote, beaucoup plus aventureux et biscornus, tout bonnement un de mes groupes préférés, ou les derniers albums de WILLOW, la fille de Will Smith, enfant prodige, qui s’est progressivement éloignée de la Pop pour explorer un mélange de Soul, de Jazz et de Rock assez fascinant.
Nick Hakim se situe dans une autre zone de ce paysage : moins virtuose, moins démonstrative, beaucoup plus engourdie. Là où Hiatus Kaiyote peut multiplier les cassures rythmiques et Jordan Rakei ciseler ses arrangements, Hakim au contraire cherche à ralentir le temps jusqu’à ce que les contours des morceaux commencent à disparaître.
Nick Hakim
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