En remettant en forme mon article publié en 2012 sur le genre djent, j’ai eu envie d’en faire, depuis 2025, une rétrospective et, dans la foulée, de republier la playlist que j’avais assemblée il y a déjà quelques années.
Je suis resté un grand amateur de ce langage musical qui aura touché le Metal Prog dans les années 2010. En 2013, j’essayais d’en fixer les contours et d’en raconter la naissance dans les home studios. En 2025, l’envie est moins de redire la genèse que de regarder ce qui a vraiment bougé : le son, les outils, la façon de composer, l’écosystème autour — et ce que cette musique m’apporte encore, après plus d’une décennie à la suivre de très près.
Du “genre” au vocabulaire partagé
En 2012, je décrivais le djent comme un phénomène à la fois technique et générationnel : l’alliance d’un son ultra-compressé, de rythmes polyrythmiques hérités de Meshuggah et d’une approche quasi artisanale de la production. Tout cela reste vrai — mais entre-temps, ce qui n’était qu’une étiquette de forum est devenu un langage musical à part entière.
Aujourd’hui, le djent n’est plus un mot à la mode : c’est un dialecte du metal progressif moderne. Ses structures, ses textures et ses obsessions se sont diffusées partout, des albums de Periphery et TesseracT aux dérivés plus mélodiques ou atmosphériques de VOLA. Ce que j’entendais comme un son nouveau s’est transformé en esthétique, un état d’esprit fait de rigueur, de précision, de recherche sonore permanente.
Le djent n’a pas “remplacé” un courant existant, il s’est dissous partout. Ce n’est plus une bannière, c’est un lexique : guitares étendues, riffs en palm-mute hyper définis, grilles polymétriques, batterie nette et quantifiée, mix chirurgical. On retrouve ces codes dans le prog moderne, une partie du metalcore, des projets instrumentaux YouTube, parfois jusque dans des productions pop ambitieuses. Dit autrement : le djent n’a pas gagné en superficie, il a gagné en capillarité.
Les figures de proue ont bien vieilli
En 2013, on se demandait qui tiendrait la distance. Les pionniers n’ont pas disparu ; ils ont évolué.
- Periphery n’a pas “refait Periphery”. Le groupe a élargi le spectre (des saillies extrêmes à des refrains presque pop), jusqu’à Periphery V: Djent Is Not a Genre (clin d’œil lucide au débat sans fin). Misha n’est plus seulement le kid de Soundclick : c’est un producteur-référence, et Periphery joue partout où le prog musclé remplit des salles.
- TesseracT a poussé l’esthétique vers l’immersif. Sonder puis War of Being ont fait basculer la balance : moins “machine à riffs”, plus cinématographie sonore. Le son reste moderne, mais respire davantage. Acle Kahney s’est affirmé comme l’un des artisans du “son prog contemporain” côté production.
- Animals as Leaders a glissé vers une fusion très personnelle, hors des cloisons metal, sans perdre la précision rythmique qui a fait école.
À côté, les trajectoires heurtées font partie de l’histoire : Vildhjarta revenus massifs après un long silence, Monuments stoïques malgré les changements de line-up, Uneven Structure qui aura marqué avant de s’éteindre. C’est le revers d’une musique exigeante à fabriquer sans filet.
Quand la “deuxième vague” a préféré l’hybridation
Là où je voyais en 2013 un risque d’auto-clonage, c’est l’hybridation qui a dominé :
- scène instrumentale lumineuse (Plini, Intervals, Sithu Aye) qui garde l’outillage rythmique mais privilégie la mélodie et l’harmonie,
- ponts assumés vers le metalcore et la pop sombre (Sleep Token, Loathe, Spiritbox) : guitares étendues, syncopes et production haute définition, mais grammaire vocale et dynamique d’ailleurs,
- le versant ultra-lourd poussé par Humanity’s Last Breath et consorts, descendant direct de la branche “thall” de Vildhjarta.
Question qui fâche : est-ce encore “djent” ? Souvent non — mais ça n’aurait probablement pas existé sans le djent.
Les outils ont tout changé (et… uniformisé)
En 2013, je parlais du Pod XT, de l’Axe-FX et de Drumkit From Hell. En 2025, n’importe quel laptop correct et quelques plugins donnent un rendu professionnel : amplis virtuels haut de gamme (profils signatures à portée de clic), batteries modernes (samples et librairies devenus standards), chaînes de mix prêtes à l’emploi. Le positif : une indépendance totale et des disques fabriqués à la maison qui sonnent énormes. Le négatif : une standardisation des textures quand tout le monde part des mêmes presets.
La réponse de la scène “mûre”, on l’entend très bien : retour des batteries jouées (quitte à renforcer), prises plus organiques, micros ou ambiances moins stériles, intentions un peu moins “au grid”. Le vocabulaire rythmique reste complexe, mais le grain redevient une variable musicale.
Petite discographie “après 2013” (repères complémentaires)
Sans refaire la liste 2010–2011, quelques jalons utiles côté prolongements :
- Periphery – III: Select Difficulty (2016), IV: Hail Stan (2019), V: Djent Is Not a Genre (2023) — l’arc d’élargissement assumé.
- TesseracT – Polaris (2015), Sonder (2018), War of Being (2023) — du riff au monde sonore.
- Plini – Handmade Cities (2016), Impulse Voices (2020) — instrumental mélodique hautement “post-djent”.
- VOLA – Inmazes (2015) qui prouve qu’on peut être à la fois pop, planant et impeccablement syncopé.
- Humanity’s Last Breath – piliers du versant extrême et texturé.
- Spiritbox – intégration grand public des codes production/rythme “djent-compatibles”.
(Et, dans ma rotation personnelle, Kadinja pour le témoin français de belle tenue.)
Bilan personnel : pourquoi j’y reviens encore
Ce qui me ramène, ce n’est plus “l’effet nouveauté”. C’est l’équilibre quand tout s’aligne : architecture rythmique intelligente, mélodies qui percutent, sound design qui sert la composition. Un titre comme « Reptile » chez Periphery (sur IV) condense exactement cela : montée en puissance, respiration, impact. Chez TesseracT, War of Being tient ce fil entre lourdeur et apesanteur que je cherchais déjà il y a dix ans.
Peut-être qu’un jour j’écrirai un troisième article — « Djent, vingt ans après ».
Mais pour l’instant, je me contente d’écouter encore, de redécouvrir ces titres sur ma playlist, et de sourire en entendant ce son si particulier : ce djent, ce claquement métallique, ce battement syncopé qui, malgré tout, continue de résonner.
Quelques chroniques d’albums majeurs dans le genre
Vola – Inmazes (2015)
Monuments – The Amanuensis (2014)
Periphery – Juggernaut (2015)
Disperse – Foreword (2017)
Aviations – Luminaria (2023)
Ihlo – Legacy (2025)







Sam Antha
il y a 11 moisMerci pour cet article ! J’avoue que je reviens régulièrement sur le Ashen de Humanity’s Last Breath! Et puisque tu cite Uneven Structure, je trouve qu’ils n’ont jamais mieux fait que 8.
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