Le petit cirque autour du terme « djent » mérite un éclaircissement que je me propose d’apporter : avis très personnel d’un amateur de longue date des groupes qui s’en réclament.
Si le metal est aujourd’hui plus vivant que jamais, il tourne aussi souvent en rond : on peine à imaginer comment faire encore évoluer cette musique. Peut-on même concevoir l’apparition d’un nouveau genre à part entière ? J’en doute ; la tendance est désormais à la fusion des styles et à l’intégration d’éléments extérieurs au metal.
Dans ce contexte, la moindre vague proposant quelque chose d’un peu nouveau se voit rapidement cataloguée. En réalité, les groupes qu’on regroupe sous l’étiquette « djent » dépendent entièrement de la définition qu’on lui donne : selon le point de vue, ils se comptent sur les doigts d’une main… ou forment un vaste fourre-tout englobant tout groupe pratiquant aujourd’hui un metal à la fois “math”, progressif et extrême.
Rien ne dit d’ailleurs que le djent ne finira pas par devenir une vague comparable à celles du death melo, du metalcore ou du deathcore – ces courants ayant chacun suivi le même schéma : quelques précurseurs et une ribambelle de suiveurs. J’ai tendance à penser que ce ne sera pas le cas : l’histoire de la musique n’est pas une science exacte, et le terme « djent » est trop flou dès le départ ; on peut y mettre tout et n’importe quoi, et n’importe qui peut s’en réclamer.
D’un autre côté, le niveau technique exigé opère naturellement une sélection : il faut déjà une solide maîtrise instrumentale pour espérer jouer une musique relevant globalement du metal progressif, avec pour « parrains » Meshuggah, Devin Townsend et Sikth — pas exactement des manchots.
Historique
L’histoire du mot « djent » accompagne celle de l’activité en ligne du guitariste Misha Mansoor. Comme beaucoup, j’ai suivi son évolution lorsqu’il publiait sur les forums ses démos instrumentales — puis chantées — disponibles gratuitement sur Soundclick ou YouTube, d’abord sous le nom Bulb puis avec les prémices de Periphery, groupe qui mettra plusieurs années à se concrétiser. De l’autre côté de la Manche, Acle Kahney suivait un parcours parallèle avec Tesseract. Ces deux formations étaient au départ des projets solos de guitaristes partageant les mêmes influences et s’étant auto-formés aux techniques d’enregistrement domestique, au rythme de l’évolution du home studio.

John Browne de Monuments, Misha Mansoor de Periphery et Acle Kahney de TesseracT
Cette maîtrise des outils d’enregistrement est indissociable de la naissance du genre. L’amélioration rapide du matériel et des logiciels, leur démocratisation, ont permis à des passionnés — véritables nerds du son — de produire seuls des démos d’un niveau équivalent, voire supérieur, à celui d’un enregistrement professionnel quelques années plus tôt. La programmation des batteries en est l’exemple le plus frappant : le Drumkit From Hell (développé avec Thomas Haake de Meshuggah pour Catch 33 en 2005), puis ses successeurs, ont rendu possible la création de rythmiques électroniques presque indiscernables d’un vrai batteur. Dès lors, un guitariste pouvait développer ses idées rythmiques complexes sans collaborer avec un batteur.
John Browne (Monuments), Misha Mansoor (Periphery) et Acle Kahney (TesseracT) partageaient ce mode de travail : un ordinateur, une carte son, des enceintes de studio et un Axe-FX ; il ne restait plus qu’à brancher la guitare.

Un ordinateur, une carte son pro, des enceintes de studio et un Axe FX, ne reste qu’à brancher sa guitare.
Je reviendrai plus loin sur le sens exact du mot « djent », mais le son de ces groupes est indissociable des nouvelles machines de modélisation d’amplis. Ces processeurs digitaux — véritables ordinateurs traitant le signal brut de la guitare pour simuler amplis et pédales — ont bouleversé la donne. Le Pod XT de Line6 fut le premier à se répandre ; aujourd’hui, le Fractal Audio Axe-FX II équipe un grand nombre de musiciens : John Petrucci (Dream Theater), Dweezil Zappa, Jeff Loomis (Nevermore), Devin Townsend, entre autres. Les murs d’amplis sur scène deviennent d’ailleurs de plus en plus symboliques : les guitaristes se branchent directement sur la sono.

Thomas Haake en permanence disponible derrière les fûts virtuels.
Ce genre de machines, outre qu’elles permettent d’enregistrer immédiatement des sons de qualité professionnelle, génèrent des sons de guitare superbes, les distorsions les plus puissantes et définies qui soient et des sons clairs aux effets « nappes de son » dignes des meilleurs synthétiseurs.
La conséquence immédiate de ces techniques a permis aux musiciens d’enregistrer plus rapidement des morceaux complexes, diffuser ces compos sur internet et d’attirer des musiciens chevronnés qu’ils n’auraient pas rencontré dans leur région pour former un groupe. Ainsi Periphery s’est développé sur la toile comme une collaboration entre des musiciens habitant d’une côte à l’autre des Etats-Unis, la puissance des logiciels d’enregistrement, leur disponibilité en version crackée et internet permettant à chacun d’enregistrer ses parties et de les échanger.
Djent?
Le mot aurait été inventé par Fredrik Thordendal (Meshuggah). C’est une onomatopée imitant la sonorité d’un accord étouffé sur les cordes graves d’une guitare très saturée — type de riff omniprésent chez Meshuggah dès l’EP None (1994).
Meshuggah – Aztec Two Step – None EP :
J’y vois pour ma part la description d’un type de riff : jeu sur les cordes graves d’une guitare sous-accordée (Drop C ou plus bas sur 7/8 cordes), mêlant notes étouffées et syncopes sur des rythmes polymétriques, avec un gain élevé faisant ressortir les harmoniques dans les aigus.
Au-delà de l’aspect technique, le terme s’étend à un ensemble de groupes qui exploitent ce langage rythmique, parfois venus du deathcore technique ou du metal prog inclassable.
Sur le plan esthétique, le djent se distingue par son approche intellectuelle : les groupes qualifiés de djent partagent certains traits au niveau des thématiques. Le néo metal baignait dans une atmosphère de frustration adolescente urbaine, le hardcore porte une contestation sociale, le black metal tire sa hargne d’une haine nihiliste concrète, le djent au contraire est plus détaché des émotions, les musiciens ont un look lambda, les paroles sont symboliques, sans message à faire passer. Reste une pûre construction musicale, plus proche de ce fait du jazz/rock ou du prog que d’autres genres du metal attachés à une symbolique. C’est par ailleurs quand même une musique proche du monde des jeux-vidéos, de l’informatique et d’internet en général, avec des liens directs avec la culture geek.



Influences
La principale est clairement Meshuggah, groupe hors norme, en avance sur son temps, qui sera resté quasiment seul dans la niche musicale qu’il a créé, metal extrême prenant sa source dans le thrash, déboulonnant complètement le format hérité du rock que le metal suivait jusqu’alors, proposant un metal puissant, froid, déshumanisé, à la fois déstructuré par ses mesures asymétriques et structuré par ses riffs de guitares scotchés aux martèlements de la batterie.
Paradoxalement, le djent s’inspire à la fois de ce son agressif et froid et d’autres plus mélodiques et redonnent ainsi à cette musique une part de musicalité classique et d’efficacité rock. Le jeu de guitare virtuose de Sikth, en particulier quand il s’emballe en tapping dans des riffs entrecroisés à 2 guitares, celui des groupes metal avec des influences jazz/fusion, par la présence d’arpèges clairs bourrés d’effets sur des progressions d’accord jazzy, les solos de guitare des shredder des 90s également, sans oublier la musique ambient en général, omniprésente dans certains groupes.
Textures peut être considéré comme un des précurseurs pour avoir le premier mis au gout du jour la confrontation entre riffs saturés polymétriques et ambiances mélodiques, mais également des groupes comme Benea Reach, A Life Once Lost, Coprofago ou Mnemic, chacun pour des raisons différentes.
Quels groupes?
Il est à noter que Periphery comme Tesseract ont commencé à faire des concerts et apparaître sur des tournées avec des têtes d’affiche connues avant même d’avoir enregistré leur 1er album, développant ainsi une base de fans sur la base seule de démos et de prestations live. Avec un seul album au compteur, Periphery est clairement le groupe le plus connu dans le lot, ayant aujourd’hui effectué des tournées partout dans le monde et joué dans des salles énormes, en première partie de Dream Theater.
D’autres musiciens ont travaillé seul, les projets instrumentaux Animals as Leaders (Tosin Abasi, Maryland, USA), Chimp Spanner (Paul Ortiz, UK) et Cloudkicker (Ben Sharp, Ohio, USA), pour les plus pertinents, en sont le résultat, les 2 premiers étant désormais devenus des groupes qu’on peut voir en concert. On peut évoquer 2 groupes qui se sont attachés au terme djent (quoiqu’ils utilisent également le mot « Thall » comme un pied de nez), les suédois de Vildhjarta et les français de Uneven Structure qui sortent chacun une démo de qualité dès 2009. Les quasi-défunts Monuments et Fellsilent sont 2 groupes anglais à mentionner pour leur présence dès les débuts.
A côté de ça il y a des groupes assez inclassables qui émergent actuellement – Corelia, Stealing Axion, Ever Forthright, Last Chance to Reason pour les meilleurs – dont la musique possède des éléments qui les lient à ce mouvement. Je ne peux éviter de mentionner une tripotée de groupes deathcore qui s’y mettent petit à petit suite à l’impasse de ce style et ses égarements « crabcore ».
On peut noter que le choix de noms de groupes « djent » sont éloquents, des figures géométriques, élémentaires, et participent à donner l’impression d’un genre musical moderne, parfois avec une vocation futuriste même, la scien-fiction étant un thème récurrent.



Albums
Les albums majeurs à l’heure actuelle pour moi :
Periphery – Periphery
djent metalL’aboutissement de plusieurs années de maturation sur internet, cet album pose les jalons du genre avec une production irréprochable signée par Misha Mansoor lui-même, alternant entre riffs syncopés ultra-techniques et refrains accrocheurs portés par le chant clair de Spencer Sotelo, démontrant qu’on peut être progressif et accessible à la fois.
Animals as Leaders – Animals as Leaders
metal progressif instrumentalTosin Abasi propulse la guitare 8 cordes dans une autre dimension, mêlant djent, fusion jazz et metal progressif dans un format purement instrumental où la virtuosité n’est jamais gratuite, chaque note servant une composition organique qui transcende largement le simple exercice de style technique.
Cloudkicker – Beacons
metal progressif instrumentalBen Sharp livre ici son opus le plus abouti, un album-concept atmosphérique où les ambiances post-rock rencontrent la puissance des riffs étouffés, le tout enregistré et mixé seul dans son home studio avec une maîtrise qui fait mentir l’aspect one-man band du projet.
Tesseract – Concealing Fate EP
metal progressif/djentLe pendant britannique de Periphery affiche d’emblée une identité propre avec cet EP ambitieux structuré comme une suite progressive, privilégiant l’atmosphère contemplative et les montées en puissance graduelle aux assauts frontaux, portée par le chant éthéré de Dan Tompkins qui ajoute une dimension émotionnelle souvent absente du genre.
Vildhjarta – Måsstaden
brutal djent metalLes Suédois poussent le curseur vers le sombre et le lourd avec leur concept de « thall », ralentissant les tempos jusqu’à l’asphyxie tout en conservant la complexité rythmique, créant une atmosphère oppressante et hypnotique qui démarque radicalement le groupe de ses contemporains.
Uneven Structure – Februus
djent metal ambientLa France place d’emblée sa pierre à l’édifice avec cet album-concept ambitieux où les Marseillais tissent des structures progressives au long cours, alternant passages contemplatifs et déferlantes de riffs syncopés avec une maturité d’écriture étonnante pour un premier album.
Corelia – Nostalgia
metal moderne progressifCes Californiens sortent de nulle part avec un EP d’une maturité déconcertante, où la finesse mélodique du chant clair rencontre des arrangements prog d’une complexité folle, le tout enrobé dans une production cristalline qui n’a rien à envier aux poids lourds du genre, confirmant que le home studio peut rivaliser avec n’importe quel studio professionnel.
Chimp Spanner – All Roads Lead Here
metal prog instrumentalPaul Ortiz confirme son talent pour les textures sonores avec cet album instrumental qui pousse l’utilisation de l’Axe-FX dans ses derniers retranchements, créant des nappes ambient vertigineuses qui dialoguent avec des riffs chirurgicaux dans une production léchée digne des plus gros budgets.







A Life Once Lost
Thall
il y a 14 ansThall! :)
Guillaume
il y a 14 ansPas de Veil of Maya? Inégaux ces groupes je trouve mais il y en a quelques uns de très bons, l’album de Vildhjarta est grandiose.
Rémi
il y a 14 ans« elle a pris son envol avec le Drumkit From Hell (développé avec le batteur de Meshuggah pour Catch 33 en 2005) »
Tout petit détail, on l’entendait déjà sur les titres War et Concatenation sur Rare Trax (2001):
« »War » was the first Meshuggah song to feature programmed drums. Meshuggah utilized programmed drums for the first time also for the release Catch 33, with the exception of two songs from 2001’s compilation Rare Trax »
Hycare
il y a 11 ansMerci d’avoir mis des mots sur ce que je ressentais en écoutant Meshuggah et de m’avoir fait découvrir ces quelques groupes….! ;)
Stirner
il y a 6 ansSympa et intéressant.
SG
il y a 3 ansBonjour,
oui merci d’avoir tout aussi bien expliqué
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