Depuis plus de vingt cinq ans, Toby Driver s’impose comme l’une des figures les plus singulières de la musique expérimentale. Des débuts déjà avant-gardistes de son premier groupe maudlin of the Well, mêlant metal extrême et atmosphères oniriques, au parcours imprévisible et protéiforme de Kayo Dot, son œuvre a toujours échappé aux catégorisations faciles. Chaque nouvel album ouvre un chapitre différent, parfois ancré dans la musique de chambre, le jazz ou les ambiances gothiques, parfois plus lourd ou au contraire plus abstrait — mais toujours exigeant et stimulant pour l’auditeur attentif (comprendre: faut s’accrocher).
Avec la sortie récente de Every Rock, Every Half-Truth Under Reason, un album de cinq morceaux étirés et audacieux, Kayo Dot redéfinit une fois encore son identité. J’avoue avoir toujours été davantage attaché à maudlin of the Well et aux premiers travaux de Kayo Dot, notamment Choirs of the Eye, qui reste pour moi comme le chaînon manquant entre les deux groupes. Il est d’ailleurs important de rappeler que Kayo Dot s’est formé comme une sorte de remise à zéro, Driver voulant s’éloigner d’un metal progressif basé sur des riffs pour explorer un type de composition continue avec une approche plus expérimentale. À cela se sont ajoutés des changements de line-up et de label, et ce qui devait être le quatrième album de maudlin of the Well devint finalement Choirs of the Eye, le premier de Kayo Dot sorti en 2003. Le lien avec ce nouvel album alors que le groupe a sorti 9 albums depuis? Le fait que certains membres des débuts soient revenus pour ce nouvel album renforce ce lien entre passé et présent.
Le disque ne compte que cinq titres, mais chacun dure entre huit et vingt-trois minutes. Plus qu’une simple collection de morceaux, il s’apparente à une longue suite, alternant deux pièces rythmées et trois plus ambient. Dans “Oracle By Severed Head” et “Blind Creature of Slime”, la batterie et les guitares instaurent un chaos contrôlé, avec des motifs imprévisibles mais précis, des accords plaqués comme au hasard qui semblent partiellement improvisés tout en restant sous maîtrise. Ailleurs, la musique se dissout dans les drones, l’électronique et des voix spectrales, avec le retour de Jason Byron comme parolier et chanteur. Sa présence, aux côtés d’autres voix fantomatiques, accentue le caractère onirique et inquiétant de l’album.
L’atmosphère relève davantage du rituel que du disque conventionnel, penche vers l’abstraction et se situe assez loin des albums précédents de Kayo Dot qui mêlaient prog, jazz, ou musique de chambre, mais aussi parfois des pièces ambient. Ici, la plupart des traces de rock disparaissent, pour pousser encore plus loin l’expérimentation au long cours. Pour certains, l’expérience sera transcendante, pour d’autres aliénante. Ce n’est pas une musique qui s’écoute distraitement : ses longues durées réclament patience et immersion, où la moindre variation prend un poids démesuré.
Pour ma part, ce sont les deux titres avec batterie que je trouve les plus réussis — étranges mais captivants, équilibrant imprévisibilité et intensité. Les pièces ambient sont plus difficiles à digérer, en particulier les vingt-trois minutes de “Automatic Writing”, qui donnent parfois l’impression d’un assemblage aléatoire de bruits mis en forme. Avec seulement deux morceaux que j’aurais envie de réécouter, l’album me laisse une impression mitigée. Mais même dans ses moments les plus hermétiques, il reste fidèle à ce qui fait de Toby Driver un artiste unique : un refus de se répéter et une volonté constante d’explorer les confins de la musique.
Kayo Dot
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