Post-Rock : un genre qui a fini par se dissoudre partout

Post-Rock : un genre qui a fini par se dissoudre partout

jonben
jonben
Auteur
19 septembre 2026
il y a 2 heures
27 vues
Le post-rock n’a pas disparu : ses procédés (texture, dynamique, trajectoire plutôt que chanson) se sont tellement diffusés qu’il a cessé d’être un genre cohérent pour devenir une palette.
Post-Rock : un genre qui a fini par se dissoudre partout

Eklektik est un website qui traite de Rock, et le Post-Rock est évidemment un de nos genres de prédilection, près de 200 albums chroniqués depuis 2004. On peut d’ailleurs remarquer que le webzine est né en plein dans la période où le genre prenait son envol. L’effervescence autour du genre déclina ensuite au début des années 2010. En 2012, nous avions publié un dossier qui essayait de mettre un peu d’ordre dans le Post-Rock. Il proposait une définition, du Rock libéré du format chanson, et une taxonomie en six familles : le crescendo épique, l’atmosphérique, le jazzy, l’électronique, le cinématographique, et la bascule vers le Post-Metal.

Quatorze ans plus tard, la taxonomie reste étonnamment lisible, mais elle ne suffit plus. C’est surtout la définition qui a lâché. Et en replongeant dans plus de vingt ans de chroniques Eklektik, on s’aperçoit que cette évolution était déjà inscrite dans notre manière d’en parler : certaines des familles que nous regroupions alors sous le terme se sont autonomisées, tandis que ses procédés se sont diffusés dans l’ambient, l’électronique, le metal et quantité d’autres territoires voisins.

Non pas parce que le Post-Rock aurait disparu mais parce qu’il a réussi et s’est répandu. Chacune de ses trouvailles, la guitare comme texture, l’écart dynamique comme moteur, le morceau comme trajectoire plutôt que comme succession de couplets, l’hybridation avec l’électronique et l’ambient, est devenue une compétence ordinaire du Rock indépendant. Il ne reste rien qui lui soit exclusif.

Le Post-Rock a atteint son influence maximale au moment précis où il a cessé d’être un genre cohérent. Les six familles que je citais en 2012 n’ont pas fusionné, elles ont divergé. Certaines ont quitté le giron pour de bon.

Avant le mot

Comme souvent, les disques ont précédé l’étiquette d’une bonne demi-décennie.

À la fin des années 80, plusieurs chantiers travaillaient déjà à sortir le Rock de sa mécanique. Le post-punk avait desserré la structure. Le Krautrock avait installé la répétition et la transe comme principes de composition. Brian Eno avait remis la texture au centre. Et le Shoegaze faisait de la guitare un générateur de nappes plutôt qu’un instrument à riffs. C’est de là, plus que de nulle part ailleurs, que vient une bonne partie de la sonorité caractéristique de ce qui suivra.

Deux albums de 1991 concentrent rétrospectivement l’affaire : Laughing Stock de Talk Talk et Spiderland de Slint.

Laughing Stock (1991) de Talk Talk est retenu comme le disque qui dissout le Rock dans le jazz, l’improvisation et le silence. Mais la rupture s’était déjà produite trois ans plus tôt. Spirit of Eden (1988) s’ouvre sur une trompette bouchée avant qu’aucune guitare ne se manifeste, enchaîne ses trois premiers morceaux sans coupure et convoque basson, cor anglais, contrebasse, harmonica et chœur de cathédrale. Seulement trois ans auparavant, le même groupe faisait de la synth-pop à succès pour EMI. Il n’existe pas dans toute l’histoire du Rock beaucoup de virages aussi nets, et c’est bien de la trompette de « The Rainbow » qu’il faut dater le geste : ils avaient cessé de considérer l’instrumentation Rock comme un point de départ obligatoire. Laughing Stock n’a fait que pousser la logique jusqu’au bout. Et franchement ça change tout, personellement n’étant pas du tout fan de pop 80s, les 2 derniers albums de Talk Talk me parlent.

Slint arrivera au même endroit par le chemin opposé. Spiderland (1991) est sec, tendu, sans une note superflue, construit sur des motifs répétés et des ruptures de dynamique brutales. Là où Talk Talk ajoutait des timbres, Slint retirait tout ce qui n’était pas strictement nécessaire à la tension.

Ils n’ont presque rien en commun. Le premier dissout le rock dans le Jazz, l’improvisation et le silence ; ils traitent l’absence de son comme une matière. La musique de Slint est moins sophistiquée. Mais tous deux démontrent la même chose : un groupe équipé de guitares, basse et batterie peut composer selon une logique qui ne doit plus rien au Rock.

Ils ne s’appelaient pas Post-Rock. On les y a rattachés après coup, ce qui est déjà un premier indice sur la nature de l’étiquette.

1994 : le mot, et le malentendu fondateur

Le journaliste Simon Reynolds emploie le terme dans sa chronique de Hex de Bark Psychosis, parue dans Mojo en mars 1994, puis le développe la même année dans les magazines Melody Maker et The Wire. La formule qui restera décrit une musique employant l’instrumentation du Rock à des fins qui ne sont plus celles du rock : la guitare comme fabricante de timbres et de textures, pas de riffs.

Autour de Bark Psychosis, il y avait une scène Rock britannique expérimentale, largement chantée, tirant vers le dub, la musique concrète et les premières machines (avec entre autres Disco Inferno, Seefeel, Pram, Moonshake). Aucun crescendo à l’horizon. Aucune guitare en delay montant vers une explosion à la neuvième minute. Ce que Reynolds a nommé n’a presque rien à voir avec ce qu’un auditeur de 2026 appelle Post-Rock.

Il l’a d’ailleurs expliqué depuis : ce qui reliait ces groupes n’était pas un son mais une démarche — abandonner progressivement les riffs, les structures couplet-refrain, parfois la rythmique rock elle-même, certains empruntant les méthodes du Hip-Hop ou de la Techno.

Le Post-Rock originel est une intention, pas une esthétique. Tout ce qui a suivi découle du fait que le mot a été capturé par une autre scène, qui, elle, en a fait une esthétique. Et le genre passera les trente années suivantes à osciller entre les deux définitions sans jamais trancher.

1996-2002 : la capture

La seconde moitié des années 90 transforme l’idée critique en scène réelle, mais pas celle que Reynolds visait.

À Chicago, Tortoise croise Rock, Jazz, Dub, Krautrock et minimalisme ; Millions Now Living Will Never Die (1996) devient l’un de disques autour desquels le mot commence à se stabiliser. En Écosse, Mogwai fait des contrastes de volume un principe de composition. À Montréal, Godspeed You! Black Emperor construit avec F♯A♯∞ puis Lift Your Skinny Fists Like Antennas to Heaven (2000) des pièces monumentales où cordes, drones, enregistrements de terrain et samples produisent une musique qui tient de la bande originale de film sans film. En Islande, Sigur Rós publie Ágætis byrjun (1999) et invente un registre éthéré que personne n’avait entendu.

Il n’y a toujours pas de formule. Il y a une idée commune : le Rock peut être une matière première plutôt qu’un ensemble de règles. C’est la période la plus riche du genre, précisément parce que l’étiquette réunit alors des groupes qu’on ne rangerait plus ensemble aujourd’hui.

Le geste originel : se débarrasser du couplet-refrain, du frontman, du discours pop collé sur une structure binaire. Garder guitare / basse / batterie, parfois le 4/4, et y greffer Jazz, Classique, électronique, ambient, formats longs. Le Post-Rock n’est pas « du Rock sans chant ». C’est un Rock qui n’a plus besoin du chant pour justifier sa forme.

Puis, au tournant des années 2000, la formule arrive. Les contours du rock bougent plus vite que les étiquettes. Le Post-Rock pouvait être une musique qui utilisait l’instrumentarium Rock à des fins non-Rock, la guitare comme timbre et texture plutôt que comme riff, mais ça pouvait s’appliquer à tout et n’importe quoi.

Les années 2000 : quand le Post-Rock trouve son son

On n’a toujours pas tranché la définition, mais on l’a précisée, aujourd’hui le Post-Rock est souvent lié à une musique plutôt atmosphérique, instrumentale, faite de longs crescendo. Morceaux longs, guitares claires saturées de delay et de reverb, arpèges répétitifs, pas ou peu de chant, montée progressive, explosion finale. Explosions in the Sky en devient le représentant le plus immédiatement identifiable, et The Earth Is Not a Cold Dead Place (2003) le disque-modèle. Autour d’eux, Mono, The Evpatoria Report, This Will Destroy You, God Is An Astronaut, plus tard Caspian, déclinent chacun leur variante de la même architecture.

C’est le moment où le Post-Rock devient enfin reconnaissable et le moment où il cesse de faire ce que son nom annonçait. Un genre né du refus des conventions du rock venait de fabriquer les siennes, assez solides pour qu’une partie de la scène finisse caricaturée sous le terme de crescendocore.

C’est aussi la période où nous en avons le plus parlé sur Eklektik, mais relire aujourd’hui nos chroniques permet de nuancer le souvenir d’une scène uniforme de groupes instrumentaux construisant tous le même crescendo. Entre 2004 et 2007, nous rangions déjà dans ce périmètre le mélange electro/Jazz de Jaga Jazzist, les orchestrations pleines de cuivres, clarinette, accordéon et violons de Sweek, les dialogues cinématographiques de Microfilm ou encore le Post-Rock psychédélique et chanté d’Apse. Autrement dit, avant même que la formule Explosions in the Sky ne devienne un cliché, le genre était déjà beaucoup plus poreux que notre mémoire collective ne le laisse penser.

Ce qui change ensuite, c’est que cette diversité devient suffisamment structurée pour qu’on ressente le besoin de lui donner des noms. Lorsque nous publions notre premier dossier en 2012, nous distinguons déjà des variantes avec crescendo épique, l’atmosphérique, le jazzy, l’électronique et expérimental, le progressif et cinématographique et le Post-Metal. Ce n’était finalement pas seulement une tentative de classement : c’était le signe qu’un mot unique ne suffisait déjà plus à décrire ce que nous chroniquions.

Et c’est à partir de là que les six familles commencent sérieusement à s’éloigner les unes des autres.


Les six familles, et où elles sont allées

1. Le crescendo épique — parti dans l’image

C’était la branche emblématique : montée lente, climax cathartique, retombée. Mogwai, Godspeed You! Black Emperor, Explosions in the Sky, Mono, This Will Destroy You, Caspian, We Lost the Sea, Sleepmakeswaves.

C’est aussi celle qui a le plus souffert de sa propre lisibilité. Une fois la recette comprise, on pouvait la reproduire en ne faisant varier que la durée de la montée et le nombre de pédales avant l’explosion. Les meilleurs disques de la famille sont ceux qui tendent la structure au lieu de l’exécuter : Departure Songs de We Lost the Sea, où le crescendo redevient un récit de deuil plutôt qu’un effet ; Oath de Mono en 2024, quinze ans après un Hymn to the Immortal Wind que nous avions trouvé grandiloquent au point de le noter 12/20. Le langage n’était pas épuisé, seuls certains usages l’étaient.

Mais l’essentiel de cette famille est parti ailleurs : dans l’image. Explosions in the Sky travaillait déjà pour le cinéma et la télévision au milieu des années 2000, et le crescendo Post-Rock est devenu en vingt ans l’un des outils standards de la dramaturgie audiovisuelle: bandes-annonces, documentaires, séries, publicité. La montée qui semblait révolutionnaire en 1999 est aujourd’hui ce qu’on met sous un plan large de paysage.

Ce n’est pas rien : c’est la forme Post-Rock la plus universellement diffusée.

2. L’atmosphérique — parti dans l’ambient et le néoclassique

Cette famille privilégiait le climat au climax : Sigur Rós, Labradford, Gregor Samsa, Apse, Landing, puis Stars of the Lid, Hammock, Balmorhea.

C’est celle qui a franchi la frontière la plus nettement, parce qu’elle a fini par abandonner le mot « rock » plutôt que le mot « post ». Ses héritiers directs ne sont plus des groupes mais des compositeurs. Le fil va de Stars of the Lid à la vague néoclassique: Jóhann Jóhannsson, passé du Post-Rock islandais à la musique de film avant sa mort en 2018, Ólafur Arnalds, Nils Frahm.

C’est probablement la branche dont l’héritage s’est le mieux diffusé, et la plus difficile à revendiquer : quand une musique n’a plus ni batterie, ni guitare électrique, ni structure Rock, quel sens y a-t-il à la classer dans un dérivé du Rock ?

3. Le Rock jazzy — reparti dans le Jazz

Tortoise, Do Make Say Think, The Drift : approche organique, improvisation, grooves non binaires, cuivres. C’était numériquement la plus faible des six et, chez nous, la mieux notée. Les disques que nous avons couverts dans cette veine, de Kayo Dot à BADBADNOTGOOD, comptent parmi nos plus hautes notes du genre.

Elle a fait le trajet inverse des autres : au lieu de coloniser des scènes voisines, elle est rentrée à la maison. La génération suivante d’instrumentistes issus de cette esthétique, le Jazz Rock japonais de Toe ou Mouse on the Keys, les nouveaux collectifs britanniques, se réclame du Jazz plus que du Post-Rock.

4. L’électronique — parti dans la musique électronique

Certains groupes finirent par retirer complètement les guitares.

65daysofstatic en fut l’archétype, du guitar-glitch de The Fall of Math (2004) à l’électronique assumée de We Were Exploding Anyway (2010), avant de bifurquer vers la musique générative pour le jeu vidéo avec la bande originale de No Man’s Sky (2016). Vessels, à Leeds, offre le cas d’école : deux albums de Post-Rock complexe, puis Dilate (2015) qui retire les guitares, et un groupe devenu act techno live sans jamais s’être renié.

Le journaliste qui a sorti le terme Post-Rock, Reynolds. pariait en 1994 sur une interface entre le jeu instrumental en temps réel et le traitement numérique. Trente ans plus tard, ce pari est gagné à un point tel qu’il ne distingue plus rien. Il n’y a plus de mérite à croiser un batteur et une machine.

5. Le cinématographique et le progressif — et une correction sur le math-rock

From Monument To Masses, Red Sparowes, Microfilm, Maybeshewill : narration, construction, sens du récit. La famille se porte bien et elle a produit ces dernières années certains de nos plus grands enthousiasmes, de Jean Jean à Dumbsaint.

En revanche, le dossier de 2012 rattachait le Math-Rock au Post-Rock comme une sous-catégorie. Avec le recul, c’est une erreur qu’il faut corriger.

Les deux scènes partagent des ancêtres, des salles et des réseaux, mais leurs logiques sont presque opposées. Le Post-Rock cherche l’étirement, la texture, la progression continue. Le Math-Rock cherche la rupture, la métrique retorse, l’interaction entre instrumentistes, la densité. L’un dilate, l’autre concasse. De Don Caballero à Battles, Tera Melos ou *And So I Watch You From Afar, on a affaire à une famille cousine qui a sa propre histoire et sa propre renaissance, et non à une branche.

6. Le Post-Metal — devenu autonome

C’est la famille qui a le mieux réussi sa sécession.

Neurosis avait ouvert la voie avant que le mot existe. Isis, de Oceanic (2002) à Wavering Radiant (2009), en a proposé la synthèse la plus influente avant de se séparer en 2010 : morceaux longs, répétition, montées lentes et atmosphères empruntées au Post-Rock, puissance empruntée au metal et au hardcore. Pelican, Russian Circles, Cult of Luna, Rosetta, Year of No Light, Amenra ont ensuite creusé cette zone.

Aujourd’hui le Post-Metal a ses labels, ses festivals, son canon et ses codes de scène. Il n’a plus besoin du Post-Rock pour se décrire, et l’appeler « Post-Rock lourd » serait aussi juste qu’appeler le Metal « du Blues rapide ». Les deux histoires restent liées ; elles ne sont plus la même.

Et cette famille a fait mieux que se séparer : elle a essaimé. Le blackgaze — Alcest, puis Deafheaven avec Sunbather en 2013 — greffe la dynamique Post-Rock sur la texture du Black Metal et produit l’un des courants les plus discutés des années 2010. Ce courant doit tout au Post-Rock et n’utilise jamais le mot.

Nous avons travaillé sur un dossier spécifique sur le Post-Metal: https://www.eklektik-rock.com/2025/10/post-metal-quand-le-metal-devient-atmosphere/

2015-2023 : le Post-Rock devient un adjectif

C’est peut-être pendant cette période que le changement devient le plus évident dans nos propres chroniques. Le Post-Rock ne disparaît pas, mais le terme apparaît de plus en plus comme une référence au sein de musiques qui appartiennent par ailleurs à d’autres scènes. On continue évidemment à chroniquer des groupes directement inscrits dans sa tradition, comme Pg.lost, mais son vocabulaire (atmosphères, crescendos, longues constructions instrumentales, travail des textures) sert aussi de plus en plus à décrire des disques venus de l’Ambient, du Punk, du Hardcore ou du Metal.

Ce n’est donc pas nécessairement le Post-Rock lui-même qui absorbe tous ces genres. C’est plutôt son influence qui devient suffisamment diffuse pour que « Post-Rock » fonctionne parfois autant comme un qualificatif que comme un genre : une manière de parler d’une construction, d’une dynamique ou d’une atmosphère à l’intérieur de musiques qui appartiennent clairement à autre chose.

C’est probablement là que se situe la véritable dissolution. Les groupes de Post-Rock n’ont évidemment pas arrêté d’en faire ; mais les idées du Post-Rock ont cessé d’avoir besoin du Post-Rock pour exister.

Le chant n’avait jamais vraiment disparu

Il faut aussi revenir sur une idée que notre dossier de 2012 formulait un peu trop fortement : l’association entre Post-Rock et musique instrumentale. Elle décrit parfaitement une majorité de la scène des années 2000, mais certainement pas l’ensemble de son histoire.

Les premiers groupes auxquels l’étiquette a été appliquée étaient d’ailleurs largement chantés : Bark Psychosis, Disco Inferno ou Pram n’avaient aucune raison de considérer la voix comme incompatible avec leur démarche. Sigur Rós en a fait un élément central de sa musique, et même Mogwai a toujours ponctuellement utilisé le chant.

Ce sont surtout les années 2000 qui ont installé dans l’imaginaire collectif l’équation Post-Rock = instrumental, avec Explosions in the Sky, Mono, This Will Destroy You, Caspian et une multitude de groupes construits autour des guitares, de la dynamique et du crescendo.

Aujourd’hui encore, l’instrumental reste probablement la forme dominante du genre, mais certains groupes clairement inscrits dans le Post-Rock continuent d’utiliser la voix sans que cela pose particulièrement question. Oh Hiroshima, par exemple, conserve l’architecture, les textures et les longues progressions du genre tout en intégrant régulièrement du chant.

La vraie distinction n’est donc pas entre Post-Rock instrumental et Post-Rock chanté. Elle tient plutôt à la fonction de la voix : dans le Post-Rock, lorsqu’elle est présente, elle est rarement le centre autour duquel tout le morceau est construit. Elle devient un élément de texture ou de narration parmi les autres, ce qui rejoint finalement assez bien l’idée originelle du genre : se libérer du format chanson plutôt que simplement supprimer le chanteur.

Que représente le Post-Rock?

Faisons le compte de ce que le Post-Rock revendiquait comme propre.

La guitare comme texture ? Le shoegaze contemporain en est saturé, le metal atmosphérique aussi. Les grands écarts de dynamique ? Le Post-Metal et le post-hardcore les ont intégrés au point de ne plus les remarquer. Les longs développements instrumentaux ? Le Rock progressif n’avait pas attendu 1994. Les nappes ambient ? Langue commune d’une part considérable de la production actuelle, jusque dans la pop. Le croisement avec l’électronique ? Banal. L’absence de chant ? Elle n’a jamais rien défini, et de toute façon le chant est revenu.

Il ne reste aucun trait exclusif. Ce n’est pas un constat de décès : c’est la description exacte de ce qui arrive à une idée qui a gagné.

Il y a pourtant une chose qui n’a pratiquement pas bougé dans notre manière d’en parler. De nos chroniques de Gregor Samsa, Sweek ou Microfilm au milieu des années 2000 à celles de Plight Radio, Chemtrail, Wozniak, Mono ou Crachin vingt ans plus tard, les mêmes notions reviennent : atmosphère, émotion, contemplation, paysage, cinéma. Les instruments changent, les genres auxquels cette musique se mélange changent, le chant disparaît puis revient, mais cette manière de penser un morceau comme un espace ou une trajectoire demeure.

C’est peut-être finalement là que se trouve la continuité réelle du Post-Rock. Pas dans l’absence de voix, pas dans le crescendo, pas même dans la guitare : dans une certaine façon d’organiser le son, la durée et la dynamique pour produire une sensation plutôt qu’une chanson. Pour un genre qui voulait précisément utiliser le Rock comme matériau plutôt que comme cadre, avoir fini par rendre son propre cadre inutile ressemble moins à une disparition qu’à une réussite.

2026 : ce qui reste

Une scène Post-Rock au sens classique existe toujours, avec ses labels (dunk!records, A Thousand Arms Music, Pelagic Records, Temporary Residence, Constellation), ses festivals dédiés (dunk!festival, Post. Festival, Post-Rock Fest, Gloomaar Festival) et un public fidèle. Et bien sur le Post-Rock tient une place de choix dans des festivals plus Metal comme le ArcTanGent ou le Roadburn, à coté du Post-Metal, du Math-Rock et du Metal Progressif.

Elle produit encore de grands disques, comme Oath de Mono, et elle n’a aucune obligation d’innover pour être écoutable. Les asiatiques relancent d’ailleurs le genre, on pourra citer New Noise Asia, label/promoteur chinois très lié au genre, qui a fait tourner pas mal de groupes du genre en Chine.

Nous somme un webzine français et on pourra aussi noter que le Post-Rock est l’un des rares territoires où un groupe français part exactement à égalité avec un groupe américain. Le Rock chanté en français bute depuis toujours sur une exigence d’écriture que l’anglais dispense, parce qu’en français le texte ne peut pas se dissoudre dans la texture : on l’entend, donc il doit tenir. Une musique instrumentale supprime l’obstacle d’un trait.
La scène française s’y est engouffrée, et elle est bonne : Jean Jean, L’Effondras, Maudits, Crachin, Azimut, Goodbye Meteor, Carmen Sea, sans compter les Québécois de Milanku et les Belges d’Endless Dive.

Alors, qu’est-ce que le Post-Rock ?

Si je devais reprendre la définition de 2012, j’en retirerais l’idée que le Post-Rock serait du Rock instrumental débarrassé du chant. C’était vrai d’une période, pas d’un genre.

Je proposerais plutôt ceci :

Le Post-Rock désigne l’ensemble des musiques issues du Rock qui privilégient la texture, la dynamique, la répétition et la construction sonore aux structures traditionnelles de la chanson, en traitant le Rock comme une matière première plutôt que comme un cadre.

C’est volontairement large. Assez large pour contenir Bark Psychosis et Godspeed You! Black Emperor, Tortoise et Explosions in the Sky, Sigur Rós et Mono, sans prétendre qu’ils se ressemblent. Assez large, surtout, pour expliquer pourquoi tous ces groupes appartiennent à la même histoire tout en sonnant comme s’ils n’avaient rien en commun.

Le Post-Rock n’est jamais aussi intéressant que lorsqu’il oublie comment le Post-Rock est censé sonner. C’était vrai en 1994, ça l’était encore en 2012, et c’est peut-être la seule chose que trente ans n’auront pas changée.


Quelques portes d’entrée

Non pas un classement, mais un parcours : de quoi entendre chaque étape de cette histoire et chaque famille au moment où elle se sépare des autres.

Avant le mot

  • Talk Talk — Spirit of Eden / Laughing Stock
  • Slint — Spiderland

La première définition

  • Bark Psychosis — Hex
  • Tortoise — Millions Now Living Will Never Die

La monumentalisation

  • Mogwai — Young Team
  • Godspeed You! Black Emperor — Lift Your Skinny Fists Like Antennas to Heaven
  • Sigur Rós — Ágætis byrjun

Le modèle des années 2000

  • Explosions in the Sky — The Earth Is Not a Cold Dead Place
  • The Evpatoria Report — Golevka
  • This Will Destroy You — This Will Destroy You

Les chemins de traverse

  • Do Make Say Think — You, You’re a History in Rust
  • 65daysofstatic — The Destruction of Small Ideas
  • From Monument To Masses — The Impossible Leap in One Hundred Simple Steps
  • Kayo Dot — Blue Lambency Downward

La bascule vers la lourdeur

  • Isis — Panopticon
  • Pelican — The Fire in Our Throats Will Beckon the Thaw
  • Russian Circles — Station
  • Cult of Luna — Somewhere Along the Highway

Ce que le genre est devenu

  • Sleepmakeswaves — Love of Cartography
  • We Lost the Sea — _Departure Songs__
  • Jean Jean — Froidepierre
  • Mono — Oath

Notre playlist actualisée pour finir:

jonben

jonben

Krakoukass et moi avons fondé Eklektik en 2004, peu après mon installation à Paris, à la suite de la disparition du webzine dont le forum avait été notre terrain d’échanges. Avec des parcours musicaux proches, entre rock et metal, nous partagions le goût de l’ouverture et de la découverte permanente de nouveaux sons. Au fil du temps, mes goûts se sont affinés : je m’intéresse surtout aux groupes et styles des années 90 à aujourd’hui, avec une touche de 70s. J’ai longtemps profité des concerts parisiens et des festivals européens, et j’ai également joué de la guitare plusieurs années au sein d’Abzalon. Mes terrains de prédilection restent le metal/hardcore, le death technique, le sludge/postcore et le rock/metal progressif, avec des escapades régulières du côté du jazz fusion et du funk.

682 articles publiés

0 commentaire

Soyez le premier à partager votre avis !

Laisser un commentaire

Minimum 10 caractères. HTML basique autorisé.

* Champs obligatoires

Partager cet article