Impure Wilhelmina fait partie de ces groupes que je suis avec une fidélité affective depuis le milieu des années 2000. La découverte de L’Amour, La Mort, L’Enfance Perdue en 2005 avait été un choc, rapidement suivie par celle de l’album précédent I Can’t Believe I Was Born In July, autre sommet d’un groupe déjà impossible à confondre avec un autre. Depuis, les Suisses ont avancé à leur rythme, sans jamais chercher à coller à une scène ou à une mode, enchaînant des albums espacés mais toujours marquants : Prayers and Arsons, Black Honey, Radiation, Antidote… autant d’étapes d’une discographie d’une rare cohérence.
Né dans la scène alternative genevoise de la fin des années 90, Impure Wilhelmina a longtemps été associé à ce qu’on appelait alors le Post-Hardcore ou le Post-Metal, même si leur musique n’a jamais réellement ressemblé à celle de leurs contemporains. Là où beaucoup misaient sur les explosions cathartiques ou les longues montées instrumentales, le groupe a toujours cultivé une forme de retenue émotionnelle très particulière, portée par ces arpèges dissonants immédiatement reconnaissables, une mélancolie sourde et un sens de la mélodie profondément humain. Même après trois décennies, quelques secondes suffisent encore aujourd’hui pour reconnaître un morceau d’Impure Wilhelmina.
Avec Le Sanglot, le groupe entame pourtant une nouvelle étape importante. Le choix d’un album entièrement chanté en français n’a rien d’anecdotique. La langue avait déjà fait quelques apparitions dans leur discographie, mais jamais de manière aussi frontale et assumée. Et c’est probablement l’une des meilleures décisions qu’ils pouvaient prendre à ce stade de leur carrière. Ce français donne une proximité nouvelle aux morceaux, renforce leur aspect intime, presque confessionnel. Les textes semblent observer le monde avec une froideur clinique, évoquant la médiocrité humaine, la violence diffuse et un profond désenchantement.
Car malgré quelques albums plus lumineux ces dernières années, Impure Wilhelmina replonge ici dans une noirceur presque totale. Le titre de l’album annonçait déjà la couleur, et les morceaux eux-mêmes ne laissent guère entrer la lumière. Le Sanglot porte parfaitement son nom : tout le disque semble traversé par une tristesse lourde, résignée, parfois même étouffante. Pourtant, cette mélancolie ne devient jamais monotone tant le groupe maîtrise les nuances émotionnelles et les textures sonores.
Musicalement, le groupe affine encore ce mélange très personnel entre Rock progressif sombre, Post-Metal mélodique et Post-Hardcore émotionnel. L’agressivité pure n’est plus vraiment au centre du propos, mais la tension reste permanente. Les morceaux avancent lentement, avec une puissance contenue qui finit souvent par exploser au moment où on ne l’attend plus. “Larmes de Joie” en est un excellent exemple, construisant progressivement une intensité émotionnelle impressionnante avant de déboucher sur un final porté par un riff métallique particulièrement mordant.
Et puis il y a “Train Mort”, véritable exception dans l’économie générale du disque. Le groupe y retrouve soudainement les accès de rage screamo de ses débuts, dans un morceau abrasif et suffocant sublimé par la participation de Mütterlein, l’ancienne hurleuse du groupe français Overmars, et à vrai dire on obtient un morceau à cheval entre les mélodies dissonantes de Impure Wilhelmina et la rage sourde qui rappele l’excellent album Affliction, Endocrine… Vertigo sorti en 2005. Une collaboration qui fonctionne remarquablement bien tant les univers des deux projets semblent partager la même fascination pour les émotions extrêmes et les paysages sonores oppressants.
Mais ce qui impressionne surtout sur Le Sanglot, c’est la qualité globale des compositions. Tout paraît à la fois extrêmement travaillé et totalement naturel. Les refrains restent en tête, les arrangements regorgent de détails subtils, et les guitares continuent de constituer l’un des grands points forts du groupe, dessinant des paysages sonores magnifiques sans jamais tomber dans la démonstration technique. Le chant de Michael Schindl est également particulièrement habité ici, probablement plus encore que sur les albums précédents.
Après trente ans d’existence, Impure Wilhelmina continue donc d’évoluer sans jamais perdre son identité. Le Sanglot n’est peut-être pas leur album le plus accessible ni le plus lumineux, mais il pourrait bien être l’un des plus sincères et des plus bouleversants de leur carrière. Une œuvre sombre, élégante et profondément humaine, qui confirme une nouvelle fois la place unique qu’occupe le groupe suisse dans les musiques alternatives européennes.
Impure Wilhelmina
Soyez le premier à partager votre avis !
Laisser un commentaire