Trente-six ans d’existence au compteur, et toujours debout. Peu de groupes issus de la scène post-punk et industrielle peuvent en dire autant. À part Napalm Death, rares sont ceux qui ont su traverser les décennies sans se répéter, sans trahir leur essence, et surtout sans perdre leur pertinence. Avec Pylon, Killing Joke prouve une fois encore qu’il fait partie de cette caste très fermée des formations capables de rester vitales, intenses et visionnaires, plus de trois décennies après leurs débuts tonitruants.
Ce quinzième album vient enrichir une discographie déjà monumentale, emmenée par l’infatigable, insaisissable et toujours possédé Jaz Coleman. Le chanteur-chamane, entouré du line-up classique (Youth à la basse, Geordie Walker à la guitare, Big Paul Ferguson à la batterie), délivre ici un disque dense et viscéral, fidèle à la double identité du groupe. Pylon synthétise à merveille les deux grandes facettes de Killing Joke : d’un côté, celle hypnotique, martiale et apocalyptique du fabuleux Hosannas from the Basement of Hell (2006), avec des titres comme “New Cold War”, “Dawn of the Hive”, “Delete” ou l’imposant “New Jerusalem”, véritables mantras sonores aux riffs écrasants et aux rythmes quasi militaires.
De l’autre, on retrouve cette veine plus mélodique, presque pop-industrielle, qui avait refait surface sur les derniers albums : “Euphoria”, “War on Freedom”, ou le plus direct “I Am the Virus”, qui sonne comme un hymne rock urgent et fédérateur.
Le son, produit avec la puissance brute et la clarté qui caractérisent leurs dernières sorties, est colossal : les guitares de Geordie, toujours reconnaissables à cette réverbération métallique unique, tracent des murs sonores aussi glacés qu’envoûtants, pendant que Youth martèle des lignes de basse telluriques et que Ferguson pulse comme une machine organique. Et au centre, Jaz Coleman, prophète moderne, éructe, prêche, susurre ou hurle avec cette intensité rare, cette autorité charismatique qui fait de chaque morceau une cérémonie apocalyptique.
Pylon n’est peut-être pas le disque le plus marquant du groupe — Hosannas from the Basement of Hell ou l’éponyme de 2003 restent sans doute leurs sommets récents —, mais il n’en demeure pas moins un album exemplaire, qui ne souffre d’aucune faiblesse et confirme la longévité exceptionnelle de la “blague qui tue”. À ce stade, Killing Joke ne cherche plus à surprendre : il impose, il écrase, il ensorcelle. Et c’est tout ce qu’on attend de lui.
Pour les fans, Pylon est une nouvelle offrande indispensable. Pour les autres, une preuve éclatante qu’à plus de trente ans de carrière, Killing Joke demeure un des groupes les plus intègres, puissants et essentiels du rock britannique.
Killing Joke
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