Il y a deux ans, The Redshift Blues révélait un jeune multi-instrumentiste portugais à l’univers étonnamment mûr, naviguant entre art rock, prog moderne et éclats emo. Avec Winds Wept, Dispirited Spirits ne se contente pas de poursuivre la formule : il la déploie, la tord, l’étire, l’enrichit. On retrouve cette même sensibilité mélancolique, porté par un songwriting plus fluide, aventureux, assuré.
Dès les premières minutes, on comprend que l’on ne va pas avoir droit à de simples variations sur un thème. La guitare en tapping évoque bien sûr la scène midwest emo — Tiny Moving Parts ou American Football dans l’esprit — mais l’album refuse aussitôt de se laisser enfermer. Les éclats post-hardcore et les cris rageurs apparaissent comme des fractures naturelles, jamais forcées, et rappellent parfois la tension quasi cathartique d’Envy. À l’inverse, les passages les plus doux flirtent avec l’indie atmosphérique d’un Foxing, voix fragile incluse, cette fragilité adolescente qui porte une partie de l’émotion du disque.
Mais Winds Wept impressionne surtout par son écriture : pas de couplets, pas de refrains, mais des pièces à progression linéaire, menées comme des récits, glissant d’un univers à un autre sans jamais se perdre. On pense évidemment à The Dear Hunter pour ce goût du format long et sinueux, et à Porcupine Tree pour la manière d’imbriquer douceur, tension et clarté mélodique sans perdre le fil. Ou même à Martin Grech (et son génial Hush Mortal Core de 2020) mais comme si Dispirited Spirits en retenait la sensibilité artisanale, les textures soyeuses, la précision ciselée, tout en évacuant la noirceur poisseuse.
Et puis il y a ces choix d’arrangements, déjà marquants sur l’album précédent : cordes, saxophone, contrebasse… tout revient, mais mieux intégré encore, donnant une profondeur presque jazz à certains interludes. La présence de dialogues de films renforce le caractère cinématographique du disque, à la manière du regretté groupe français Microfilm, sans que cela prenne jamais le pas sur la musique elle-même.
Les morceaux dépassent souvent les huit minutes, deux franchissent même la barre des dix : le format est ouvertement progressif, assumé, jamais gratuit. “Irythill”, par exemple, débute sur des blasts presque black metal avant de retomber dans des nappes mélancoliques où sax et guitares claires semblent flotter au-dessus du morceau. L’ensemble pourrait facilement devenir bancal, mais tout s’emboîte avec un naturel désarmant pour un projet intégralement solo.
Winds Wept confirme donc ce que The Redshift Blues laissait entrevoir : Dispirited Spirits n’est pas seulement un jeune prodige prometteur, mais un véritable créateur d’univers. Un rock protéiforme, toujours en mouvement, où prog, emo, jazz et post-hardcore se croisent sans hiérarchie. Peu d’artistes osent aujourd’hui sortir autant des cadres sans s’y perdre. Lui y trouve une voix. Une belle, fragile, ambitieuse voix.
Dispirited Spirits
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