The Ocean est un groupe que je suis depuis des années. Formé à Berlin, en Allemagne, au début des années 2000, le groupe a énormément tourné en Europe après la sortie de Fluxion en 2004, rapidement suivi par Aeolian, passant notamment plusieurs fois par Paris, où je vivais à l’époque. Leurs concerts étaient déjà exceptionnels et particulièrement professionnels, et j’ai eu la chance de les voir à plusieurs reprises durant ces années.
Cela fait vingt ans, mais je me souviens tout particulièrement d’un concert sur un bateau amarré sur la Seine à Paris, le Batofar, où l’« Ocean Collective » comptait alors sept membres, dont deux chanteurs : les growls caverneux de Meta et les hurlements plus aigus de M. Gundall. La salle était bondée et en furie, les riffs féroces entre metal et hardcore étant accompagnés de pyrotechnie, notamment d’une disqueuse utilisée sur scène qui projetait des étincelles sur le groupe et les premiers rangs. Une vision apocalyptique de lumière et de son que je n’ai jamais oubliée.
Le groupe a beaucoup évolué depuis. The Ocean a toujours été le groupe de son leader, guitariste et principal compositeur Robin Staps, entouré d’un collectif de musiciens changeants — parmi lesquels un de mes amis a d’ailleurs fait un passage à la basse. Leur musique a elle aussi évolué : ce mélange unique et expérimental de sludge, rock progressif et art metal, autrement dit de « post-metal », a progressivement intégré davantage d’éléments mélodiques au fil des années, notamment de chant clair.
Le line-up est désormais stable depuis un certain temps, et la présence du chanteur Loïc Rossetti depuis une dizaine d’années a profondément marqué la musique du groupe, en lui apportant davantage de mélodie et d’atmosphère. Je suis toujours resté fan et j’ai apprécié tous les albums sortis depuis — dont la plupart suivent les temps géologiques, de Precambrian au récent Holocene — même si les trois premiers restent mes favoris. Pour être honnête, certains morceaux des albums postérieurs à Precambrian m’avaient un peu déçu, mais Holocene, sorti en 2023, a constitué une excellente surprise et s’est rapidement imposé parmi mes albums préférés de leur discographie. C’est un disque extrêmement cohérent, traversé par des sonorités électroniques récurrentes et dont les morceaux s’enchaînent naturellement.
Autant dire que j’étais particulièrement enthousiaste à l’idée de les voir à Bangkok en 2024. Le concert avait lieu au même endroit que celui de Tesseract quelques semaines plus tôt : le Lido, un ancien cinéma situé en plein cœur de Bangkok, à Siam, qui est décidément une excellente salle avec un très bon son. La configuration de la scène était différente — une nouvelle scène est installée dans la salle pour chaque concert —, plus haute mais moins imposante, ce qui donnait l’impression d’être particulièrement proche du groupe.

The Ocean a livré un concert impeccable, avec un son extrêmement puissant mais remarquablement clair, accompagné de visuels et de lumières particulièrement sophistiqués. Ils étaient déjà très professionnels il y a vingt ans et le restent tout autant aujourd’hui. Le groupe a pris le temps de jouer une bonne heure et demie, presque deux heures, avec de nombreux morceaux issus du dernier album. Ils ont commencé par enchaîner les cinq premiers titres de Holocene, ce qui avait du sens tant il existe une véritable continuité entre eux. Les vidéos projetées en arrière-plan reprenaient les motifs géométriques de la pochette pour un résultat très singulier. La voix de Loïc Rossetti occupait une place centrale sur ces premiers morceaux et était parfaitement maîtrisée, avec juste ce qu’il fallait d’émotion.
Le groupe a ensuite poursuivi avec quelques morceaux plus percutants, sur lesquels Rossetti a montré qu’il était également parfaitement à l’aise avec des growls puissants. La setlist était cependant très concentrée sur les productions récentes, avec uniquement des titres provenant des albums sortis depuis Pelagial en 2013. Les amateurs des premières années, dont je fais partie, auraient sans doute apprécié un morceau de Precambrian ou d’Aeolian.
Le public était bien présent, même si la salle n’était pas complète. Une partie non négligeable semblait composée de spectateurs plus occasionnels, puisque la salle s’est sensiblement vidée, notamment lorsque le groupe a commencé à jouer ses morceaux les plus agressifs. Le public reflétait finalement assez bien l’évolution musicale de The Ocean, avec un mélange de fans de longue date et de nouveaux venus attirés par leur croisement singulier des genres, et particulièrement par l’étiquette post-rock qui semble attirer du monde à Bangkok — « shoegaze » étant le mot-clé à la mode. Cela donnait un public plus diversifié et curieux que celui auquel on pourrait s’attendre lors d’un concert de metal classique, avec notamment davantage de femmes, ce qui était assez inhabituel. Il y avait même une fille habillée en cosplay d’« écolière japonaise », à fond dans le concert au premier rang.
Il faut également mentionner les premières parties : Faustus, trio instrumental de math rock composé de musiciens thaïlandais et japonais, et A Burial At Sea, groupe anglais de post-rock instrumental dont le dernier album est sorti sur Pelagic Records, le label de Robin Staps. Leur musique était particulièrement variée et parfois complexe, portée notamment par un batteur impressionnant.
Au final, une soirée exceptionnelle avec des prestations puissantes de tous les groupes, The Ocean constituant évidemment le point culminant avec une performance qui aura marqué autant par sa musique que par sa dimension visuelle.
Photos de Jovi Zhang @jovizhang666
The Ocean


























Buried At Sea














Interview de Robin Staps
Alors que The Ocean s’apprête à tourner en Asie du Sud-Est et en Australie au mois de mai, nous avons eu la chance de poser quelques questions à Robin Staps, qui a créé le groupe au début des années 2000 et en est depuis le principal compositeur et guitariste.
Ce groupe allemand est l’un des favoris de plusieurs d’entre nous chez Eklektik Rock, et ce depuis ses débuts. Connu pour son mélange unique et expérimental de sludge, rock progressif et art metal, autrement dit de « post-metal », The Ocean compte à ce jour neuf albums studio, le dernier étant Holocene, sorti en 2023.
1. The Ocean Collective a la réputation d’être un groupe qui tourne énormément. Qu’est-ce qui vous motive à continuer à prendre la route et à rencontrer votre public partout dans le monde ?
C’est ce que nous aimons le plus. Depuis que j’ai créé le groupe en 2001, voyager dans des endroits lointains, donner des concerts et rencontrer les gens sur place a toujours été ma principale motivation, et celle de nous tous. Jouer un concert moite devant un public restreint mais passionné en Équateur, à Bangkok ou à Novossibirsk, c’est la raison pour laquelle nous faisons tout ça, bien plus que n’importe quel grand festival en plein air.
2. Vous avez énormément tourné à travers le monde. Nous avons remarqué un concert à Kuala Lumpur avant une tournée australienne, ainsi que des dates en Inde avant la pandémie. Cette année, vos concerts en Thaïlande, au Vietnam et à Hong Kong précèdent à nouveau votre tournée australienne. Aviez-vous déjà eu l’occasion de tourner spécifiquement en Asie du Sud-Est ? Comment trouvez-vous la région ? Prévoyez-vous de visiter un peu les villes dans lesquelles vous jouez ?
Nous adorons l’Asie du Sud-Est. La meilleure cuisine du monde, les marchés de nuit, des gens super sympas et un patrimoine culturel passionnant.
Nous avions déjà joué à Bangkok avec The Ocean en 2013, mais c’était la seule fois. Nous avons également joué à Singapour, mais il a toujours été difficile d’organiser des concerts dans la région et je suis très heureux que nous puissions enfin faire ces dates. Ce sera notre toute première fois au Vietnam, dont je garde d’excellents souvenirs puisque j’y étais allé lors de mon tout premier voyage en sac à dos en 2002, soit pratiquement l’année où j’ai commencé ce groupe.
Nous espérons toujours pouvoir découvrir un peu les villes, mais nous n’en avons pas forcément le temps puisqu’il faut prendre l’avion entre chaque date. Bangkok pourrait toutefois être le premier concert de la tournée et, si c’est le cas, nous arriverons peut-être quelques jours plus tôt !
3. Venir jouer dans les villes d’Asie du Sud-Est semble être une expérience très différente d’une tournée en Europe ou aux États-Unis : vous n’avez pas de tour bus et devez prendre l’avion entre chaque destination. Qu’est-ce que cela change pour vous ? Est-ce plus compliqué logistiquement de transporter tout votre matériel ?
Évidemment, nous sommes limités dans ce que nous pouvons emporter, alors qu’en Europe nous voyageons avec beaucoup de matériel. Mais nous avons optimisé, voire souvent conçu spécialement notre équipement pour les concerts nécessitant de prendre l’avion. Nous emportons trois racks contenant tout le matériel électronique dont nous avons besoin : amplis guitare, séquenceur, contrôle des lumières, etc. Chacun pèse 23 kg, ce qui nous permet de les transporter en avion. Même chose pour nos flight cases triples pour guitares : tout a été fabriqué en aluminium afin d’être aussi léger que possible. C’est en effet ce qui rend les tournées à l’autre bout du monde si coûteuses : le prix des bagages.
C’est agréable de tourner en bus : on entre dans une certaine routine et on peut emporter énormément de matériel. En Australie ou en Asie du Sud-Est, nous avons toujours l’impression de ne pouvoir proposer qu’une version légèrement compromise de notre spectacle. Mais c’est comme ça, et cela représente aussi un défi intéressant.
4. Quelle sera la configuration du groupe pour cette tournée ? Compte tenu des contraintes de voyage, quels instruments et équipements pouvez-vous emporter par rapport à votre configuration complète ?
Nous emmenons uniquement le noyau du groupe : batterie, basse, deux guitares, chant et un ingénieur du son. En Australie, notre éclairagiste nous accompagne également, mais pas en Asie du Sud-Est. Notre spectacle lumineux est en partie déclenché par MIDI et en partie entièrement synchronisé par timecode. C’est une partie intégrante de notre show, mais c’est aussi l’élément le plus difficile à reproduire à l’étranger. Pour le reste, notre équipement audio est exactement le même qu’en Europe.
5. Avec une discographie aussi importante, comment construisez-vous vos setlists ? Pouvez-vous donner aux fans une idée des différentes périodes que vous couvrirez pendant cette tournée ? Jouez-vous toujours des morceaux des premiers albums ?
Oui, mais actuellement nous ne remontons pas plus loin que Precambrian (2007). Nous avons discuté de la possibilité de rejouer des morceaux encore plus anciens. Je me souviens notamment d’avoir joué « The City In The Sea », le morceau d’ouverture d’Aeolian, à Hong Kong en 2011 : c’était l’un des concerts les plus sauvages que nous ayons jamais donnés — il existe d’ailleurs une vidéo sur YouTube.
Mais pour cette tournée, nous allons nous concentrer sur notre dernier album Holocene, ainsi que sur des morceaux des deux Phanerozoic et de Pelagial. Nous jouerons un set assez long, généralement entre 80 et 90 minutes.
6. Vos albums abordent l’histoire naturelle depuis plus de quinze ans, avec des titres empruntés aux périodes géologiques. Ces sujets correspondaient-ils à un intérêt académique personnel ? Comment avez-vous décidé de les intégrer à l’univers narratif de votre musique ?
J’ai étudié la philosophie et la géographie, une combinaison assez étrange, mais je suppose que cela reflète bien mes centres d’intérêt. C’est probablement pour cette raison que ces domaines sont également devenus des terrains d’exploration pour mes textes et les concepts de nos albums.
Tout a commencé de manière assez intuitive avec Precambrian. Lorsque j’écoutais les morceaux de cet album, je visualisais toujours intérieurement des paysages archaïques et préhistoriques. L’idée d’un concept autour de l’histoire de la Terre s’est donc imposée assez naturellement : cela correspondait parfaitement à la musique.
Beaucoup de textes abordent toutefois ces sujets de manière métaphorique. Ce ne sont pas réellement des chansons sur des éruptions volcaniques… Nous utilisons plutôt certains événements fascinants de l’histoire de la Terre pour raconter des histoires personnelles.
7. Votre dernier album s’intitule Holocene, qui correspond à notre époque géologique actuelle. Avez-vous déjà des projets pour le prochain album ? Allez-vous explorer d’éventuelles périodes futures ou changer complètement de sujet ?
Je ne pense pas. Je crois que nous en avons terminé avec la série d’albums consacrée à la paléontologie et que nous allons faire quelque chose de complètement nouveau pour le prochain.
8. Y a-t-il des groupes asiatiques auxquels The Ocean Collective ou Pelagic Records s’intéressent particulièrement ?
Sur mon propre label, Pelagic Records, nous avons trois groupes asiatiques : MONO et Envy, tous deux japonais, ainsi que Wang Wen, qui vient de Chine. L’Asie a toujours eu une scène très forte pour ce type de musique. Il fut même un temps où certains groupes européens de Pelagic, comme EF ou pg.lost, avaient davantage de succès en Chine qu’en Europe ! Je suis curieux d’en découvrir davantage et toujours à la recherche de bons groupes.
Encore merci. Nous avons hâte de vous voir sur scène à Bangkok dans un mois.
Merci, à bientôt !

Buried At Sea
Soyez le premier à partager votre avis !
Laisser un commentaire