On quittait à peine les rivages embrumés de l’album The Shores of Melancholia en octobre dernier que les Norvégiens de Green Carnation sont déjà de retour. Si le groupe nous avait habitués à une certaine rareté (6 albums en 30 ans, rappelons-le), il semble avoir été frappé par une foudre créative sans précédent : les trois volets de cette trilogie ont été mis en boîte lors d’une seule et immense session d’enregistrement entre avril et décembre 2024. Une productivité gargantuesque qui permet aujourd’hui à A Dark Poem, Part II: Sanguis de voir le jour à peine six mois après son prédécesseur.
Là où le premier volet observait le monde avec une mélancolie contemplative, Sanguis, « le sang », opère une plongée brutale vers l’intérieur. C’est un disque plus court (37 minutes), plus compact, avec seulement 6 (longs) morceaux, mais paradoxalement plus éprouvant émotionnellement. Le bassiste du groupe Stein Roger Sordal rend aussi les rênes de l’écriture et cela s’entend : on retrouve les phrasés mélancoliques du premier volume, créant ce sentiment de « déjà-vu » troublant mais intéressant. La basse sert d’ailleurs de colonne vertébrale aux morceaux, Sordal a cette manière très particulière de faire « chanter » sa basse, rappelant parfois le jeu du bassiste de Riverside.
Musicalement, on reste donc en terrain connu, comme si l’on enfilait un vieux pull en laine un peu usé mais réconfortant. On y retrouve ce Metal progressif et gothique, noble et habité, qui évoque autant Katatonia que Anathema. Pourtant, Sanguis est plus volatil. Le morceau-titre d’ouverture, porté par le baryton toujours aussi magistral de Kjetil Nordhus, griffe par ses passages plus nerveux, là où Part I préférait les longues nappes atmosphériques.
L’album brille par sa mise à nu. On y croise deux ballades, dont « Loneliness Untold, Loneliness Unfold », où la voix, simplement accompagnée d’une guitare dépouillée, crée un vide presque étouffant avant que les guitares de « Sweet to the Point of Bitter » ne viennent s’abattre avec une force sismique. C’est cette gestion de l’espace et du silence qui fait la force de ce deuxième chapitre : le groupe joue moins sur la grandiloquence et plus sur l’incarnation.
On pourrait reprocher à Sanguis son côté un peu fragmenté — il ressemble davantage à une pièce d’un puzzle qu’à une œuvre totalement autonome — mais c’est le propre d’un projet conçu d’un seul bloc créatif. La cohérence sonore avec le premier volet est totale, fruit de cette session d’enregistrement commune, et les musiciens s’y imbriquent comme des rouages parfaitement huilés.
Moins démonstratif mais plus humain, A Dark Poem, Part II: Sanguis confirme que Green Carnation n’a jamais été aussi pertinent, et je trouve impressionnant le fait que ce deuxième volet soit au final aussi bonne que le premier. La suite (et fin) de la trilogie est déjà dans les tuyaux, et si elle maintient ce niveau d’intensité, le pari fou de 2024 sera amplement réussi. Green Carnation, avec ces 3 albums a peut-etre créé de quoi les placer dans la postérité du Metal Prog (dans sa version douce et mélancolique) là où le groupe était jusqu’alors un second couteau peu prolifique. Ce « poème sombre » est en train de devenir l’œuvre la plus personnelle de leur discographie.
Green Carnation
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