C’est fou de se dire que cet album date de 1992.
Il ne porte aucun stigmate des années 80 : pas de claviers kitsch, pas de voix new wave, pas de solos pompeux. Ici, tout est rude, porté par un état d’esprit punk/hardcore, mais déjà tourné vers autre chose.
Avec Souls at Zero, leur troisième album, Neurosis opère une métamorphose radicale. Formés au sein de la scène hardcore de l’East Bay de San Francisco, ils livraient jusque-là un crossover rugueux et rapide (Pain of Mind, The Word as Law). Mais ici, ils ralentissent le tempo, étirent leurs structures et introduisent des éléments atmosphériques inédits : samples industriels, claviers, rythmes tribaux, instruments acoustiques ou classiques (flûte, cordes, trompette). Ce disque n’est pas seulement une évolution, c’est une révolution : la naissance du post-metal.
La force de Souls at Zero est d’avoir fusionné l’agression brute du hardcore avec une aura spirituelle et cinématographique. Les morceaux, longs et évolutifs, créent un véritable état second : riffs hypnotiques, percussions martiales, nappes électroniques inquiétantes. Le batteur Jason Roeder installe des grooves tribaux qui donnent au disque un caractère quasi rituel. Les samples et claviers (premiers apports du clavieriste Simon McIlroy) enrichissent l’atmosphère de sons d’orage, de machineries, d’ombres urbaines.
Le duo vocal de Scott Kelly et Steve Von Till devient une signature : la rage viscérale du premier contre la noirceur chamanique du second. Leur alternance renforce l’intensité émotionnelle et la dimension transcendante des compositions.
Quand le petit riff aigu démarre, je m’imagine dans la foule, spectateur sous une pluie battante, les images projetées derrière la scène renforçant l’effet psychotrope, mais c’est bien la musique elle-même qui transporte. Impossible de ne pas citer le morceau-titre, fresque de neuf minutes qui condense toute l’esthétique neurosienne : cette mélodie lancinante et le groove hypnotique. « Zero » prolonge cette plongée dans une imagerie industrielle et oppressante. Ensuite la trilogie centrale avec « Sterile Vision » ajoute des teintes de folklore barbare mêlées à des pulsations industrielles, tandis que « A Chronology for Survival » annonce déjà la direction future du groupe, plus expansive et narrative. Et enfin « Stripped » surprend par sa flûte et ses arpèges doux avant de basculer dans un mur de riffs hurlés par Kelly et Von Till.
En 1992, Souls at Zero a dérouté. Trop lent et expérimental pour les punks, trop singulier pour les métalleux, il échappait aux catégories. Aujourd’hui, il est reconnu comme une pierre angulaire : le disque qui a ouvert la voie à Isis, Cult of Luna ou Mastodon. C’est la preuve qu’un album peut être à la fois extrême et contemplatif, brutal et spirituel, viscéral et intellectuel.
Souls at Zero n’est pas seulement un grand disque, c’est un jalon historique, un moment charnière où le hardcore a enfanté une nouvelle dimension sonore. Neurosis y affirmait déjà une liberté artistique totale, posant les bases d’un genre entier, et inspirant des générations de groupes à voir plus loin que les frontières du metal.
La pochette d’origine (celle plus haut est celle de la réédition de 1999):

En 1992, Neurosis était composé de :
Scott Kelly – guitare, chant
Steve Von Till – guitare, chant
Dave Edwardson – basse, chant
Simon McIlroy – claviers, bandes, samples
Jason Roeder – batterie
Adam Kendall – médias visuels
Musiciens additionnels sur cet enregistrement :
Kris Force – violon, alto
Sarah Augros – flûte
Walter P. Sunday – violoncelle
Siobhan King – trompette
Neurosis
Benoit Schneider
il y a 11 moisPour info, on a un article complet sur le Post-Metal qui sortira demain, agrémenté de playlists pour découvrir le genre.
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