Un jour, une notification apparaît. Un nouvel album de Neurosis. Et comme si cela ne suffisait pas, on apprend que Aaron Turner est de la partie, en lieu et place de Scott Kelly.
Dix ans après leur dernier album, et au vu des circonstances, cela relevait presque de l’impossible.
Neurosis, légendes du post-metal qu’ils sont, ont déjà sorti, à ce stade, plusieurs véritables chefs-d’œuvre (chacun pourra piocher entre Souls at Zero, Enemy of the Sun, Through Silver in Blood, Times of Grace et A Sun That Never Sets sortis entre 1992-2001), et ils restent incontestablement l’un des groupes les plus influents et respectés de la musique extrême. Mais aucun de ces éléments d’analyse potentielle ne pèse autant que l’éviction du cerveau du groupe, Scott Kelly (suite à sa propre reconnaissance de violences domestiques sur le long terme). 2019 fut, en pratique, l’année où Neurosis s’est effondré en tant que groupe. Comme les membres eux-mêmes l’ont déclaré, les accusations visant Kelly et son départ ont constitué non seulement un bouleversement sismique pour l’avenir du groupe, mais aussi un coup décisif porté à leur propre perception de leur héritage. C’était une situation véritablement déchirante, et la plupart des amateurs du groupe étaient convaincus que Fires Within Fires ferait office de testament final.
À notre grande surprise, ces impressions d’une mort de Neurosis étaient largement exagérées, et c’est peut-etre la raison du secret qui a entouré l’enregistrement de ce nouvel album.
Mais là où le contexte ne suffit plus, c’est avec l’arrivée de Aaron Turner en remplacement de Scott Kelly. Son groupe Isis était le descendant direct de Neurosis, et c’est un groupe que j’ai encore plus regretté que Neurosis, leur carrière s’étant arretée en 2010, Turner s’occupant ensuite de son label Hydrahead et continuant avec les groupes Old Man Gloom et Sumac, mais ce n’était pas pareil.
Une collaboration de Neurosis avec Turner paraît maintenant évidente, tant sur le plan stylistique qu’esthétique, qu’on en vient à se demander pourquoi cela n’a pas eu lieu plus tôt. Ses paroles et son chant intense constituent une base presque parfaite pour cette nouvelle incarnation de Neurosis.
Et il apporte un nouveau souffle pour le groupe. Dès les premières écoutes, une impression assez nette s’impose : Neurosis est de retour, mais pas n’importe comment. Là où leurs derniers albums semblaient glisser progressivement vers un Post-Rock étiré, parfois un peu linéaire, An Undying Love for a Burning World opère un recentrage. Le groupe retrouve une forme plus acérée, plus directe, dans son approche.
On ne parle pas ici d’une révolution stylistique, mais d’un rééquilibrage. Les longues montées atmosphériques sont toujours là, bien sûr, mais elles ne prennent plus le pas sur l’impact. Les morceaux avancent avec plus de tension, plus de mordant, et rappellent par moments les phases les plus agressives du groupe, celles qui faisaient toute la force de leurs albums du début des années 2000.
Il y a quelque chose de presque surprenant dans cette orientation. On aurait pu s’attendre à un disque introspectif, voire contemplatif. C’est tout l’inverse : Neurosis sonne ici plus tranchant, plus engagé, comme s’il puisait dans ses racines pour retrouver une forme d’urgence. Steve Von Till maintient son rôle vocal central, offrant ses habituelles intonations graves, habitées et atmosphériques, assurant la continuité de l’identité de Neurosis, en dialogue avec les cris gutturaux de Aaron Turner et du bassiste Dave Edwardson.
L’album s’écoute forcément avec une certaine nostalgie. Pas seulement à cause de l’histoire récente du groupe, mais aussi parce qu’il semble directement connecté à son passé. Il y a dans ces morceaux une manière de faire qui évoque une époque précise, celle d’il y a vingt ans, sans chercher à la moderniser ni à la détourner. Neurosis ne réinvente rien, ne prend pas de risques particuliers, mais livre exactement ce que l’on attend de lui. Une émotion brute de fin du monde, avec rythmiques tribales, bruitages apocalyptiques et trois voix se répondant dans une ambiance de détresse et de catharsis.
Et au fond, c’est peut-être là que réside la réussite de cet album. Après un tel parcours, avec une influence aussi massive sur toute une scène, il n’y a peut-être plus grand-chose à prouver. Revenir avec un disque solide, cohérent, qui renoue avec une intensité plus brute, sans chercher à redéfinir son identité, c’est déjà beaucoup.
Le groupe a un concert prévu au Fire in the Mountains, organisé sur une réserve amérindienne dans l’Etat du Montana aux Etats-Unis, un événement qui s’annonce dantesque, avec également Sixteen Horsepower, Enslaved, Baroness, Yob, Agalloch et Borknagar.
Neurosis
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