Tool – Lateralus
Anthologik Chronique Metal Alternatif Progressif

Tool – Lateralus

jonben
jonben
Auteur
20 décembre 2025
il y a 9 mois
9,082 vues
Année de sortie
2001
Note
Lateralus est moins un album ésotérique et mathématique qu'un disque sur sa propre gestation douloureuse, capturant Tool à son apogée créative tout en incarnant parfaitement la tension génie/imposture qui définit le groupe.
Tool – Lateralus

Publié en 2001, Lateralus est souvent présenté comme l’album ésotérique par excellence, un disque mystique, mathématique, presque religieux. Avec le recul, cette lecture dit sans doute davantage des fans de Tool que de l’album lui-même. Car si Lateralus devait avoir un thème central, il serait bien plus terre-à-terre : la tension, la frustration et l’usure d’un groupe qui a mis des années à accoucher de ce disque, au point de frôler l’implosion.

There was a time that the pieces fit
but I watched them fall away,
mildewed and smoldering,
strangled by our coveting.

On peut même avancer que Lateralus parle avant tout de Lateralus. D’un groupe qui se bat contre lui-même, qui doute, qui s’épuise à vouloir maintenir un équilibre fragile entre exigence artistique et survie collective. Maynard James Keenan semble constamment râler, parfois frontalement, parfois en filigrane, sur la lenteur du processus créatif. Franchement, cette interprétation des paroles me paraît bien plus intéressante — et honnête — que toutes les grilles de lecture tordues plaquées a posteriori.

Il faut aussi replacer l’album dans son contexte. Les années 90 n’ont pas été tendres avec le Rock Progressif. Le Grunge avait rendu la virtuosité suspecte, presque ringarde. Et pourtant, c’est dans ce climat peu favorable que Tool sort son album le plus ambitieux, le plus décomplexé dans son rapport au progressif. Lateralus arrive numéro un au Billboard, devant Eminem et Madonna, tout en étant plus sombre, plus étrange et plus exigeant que leurs 2 premiers Undertow ou Ænima. C’est là que le groupe bascule définitivement vers un territoire qui relève clairement du Metal Progressif — à sa manière.

Bien sûr, on peut toujours débattre de ce que signifie « progressif ». Lateralus ne coche pas toutes les cases académiques du genre, mais il en propose une définition organique : des morceaux longs, une construction par paliers, des signatures rythmiques tordues, une dynamique extrême. À ce titre, il est tout aussi prog que Dark Side of the Moon, même si la filiation est moins évidente sur le papier.

C’est aussi l’album où le bassiste Justin Chancellor prend pleinement sa place. Tool est indissociable de sa section rythmique, et Lateralus en est sans doute la démonstration la plus éclatante. Et comme souvent, un batteur exceptionnel fait un groupe exceptionnel. La batterie tribale et d’une précision chirurgicale de Danny Carey, associée aux lignes de basse immédiatement reconnaissables, définit bien plus l’identité du groupe que les guitares. Le riff de basse de « Schism » est devenu emblématique, presque une signature sonore.

Ce qui frappe encore aujourd’hui, c’est le caractère profondément organique du son. La basse claque, la batterie laisse entendre la moindre nuance, et les guitares, souvent noyées sous les effets, ne surchargent jamais l’espace. Tool superpose textures et atmosphères de façon subtile, on a 4 musiciens seulement qui posent chacun leur touche bien particulière, et c’est précisément ce qui fait la singularité de leur son.

L’écoute de Lateralus est une expérience au sens plein du terme. L’usage de psychédéliques n’est clairement pas déconseillé, tant l’album joue sur les contrastes : phases de quasi-immobilité, montées progressives, explosions contrôlées. Cette dynamique permanente justifie à elle seule l’étiquette « progressive ». Et l’influence durable de Tool sur toute une génération de groupes de prog moderne confirme leur statut non seulement d’acteurs du genre, mais de parrains et de précurseurs.

Je peine par ailleurs à comprendre les critiques qu’on lit parfois sur le chant de Maynard James Keenan. Il applique des lignes de voix mémorables à une musique complexe, rythmique, souvent dissonante, avec une justesse remarquable, y compris en live. Enfin il faut avouer que Maynard chante volontairement à la limite de la justesse par moments, avec un placement très nasal et tendu, mais ça fait partie de la tension, du choix expressif.

Lateralus est un album long avec 8 morceaux majeurs, tous entre 7 et 11 minutes.

Il s’ouvre avec « The Grudge », morceau typiquement toolien : trop long, diront certains, construit autour de deux riffs seulement… mais quels riffs. Une entrée en matière écrasante, qui pose immédiatement les enjeux du disque.

L’album enchaîne après une plage introductive sur « The Patient », l’un des morceaux les plus représentatifs de l’état d’esprit de l’album. Lent, tendu, presque résigné, il repose sur une montée progressive interminable, comme une mise à l’épreuve de l’auditeur. Tout est dans l’endurance, la répétition, l’acceptation — exactement ce que le groupe semble avoir vécu pendant la gestation de l’album.

« Schism » est sans doute le titre le plus accessible du disque, mais aussi l’un des plus intelligemment construits. Derrière son statut de single se cache un morceau profondément bancal, rythmiquement éclaté, porté par une ligne de basse devenue iconique. C’est le morceau où la cohésion fragile du groupe est littéralement mise en musique : tout menace de se désassembler, mais tout tient miraculeusement.

« Parabol » et « Parabola » forment un diptyque indissociable. Le premier installe une tension introspective, presque méditative, avant que « Parabola » n’explose dans une affirmation viscérale de l’existence et du corps. C’est sans doute l’un des sommets émotionnels de l’album, et l’un des rares moments où Tool touche à quelque chose de franchement lumineux, sans perdre sa lourdeur ni sa complexité.

« Ticks & Leeches » tranche brutalement avec le reste du disque. Plus agressif, plus frontal, presque violent, c’est le morceau cathartique par excellence. Maynard y crache sa frustration, littéralement, tandis que Danny Carey livre une performance physique impressionnante. Un défouloir nécessaire.

« Lateralus », le morceau-titre, cristallise toutes les projections autour de l’album. Oui, il y a des motifs mathématiques, une structure rigoureuse, une progression circulaire. Mais au-delà de ces éléments souvent suranalysés, c’est surtout un morceau d’une fluidité remarquable, où chaque instrument semble respirer à son rythme tout en participant à un mouvement global. Un de leurs meilleurs morceaux sans aucun doute.

« Disposition » marque une forme de relâchement. C’est un morceau de transition au sens noble, presque contemplatif, qui prépare le terrain pour la fin de l’album. Tout y est en retenue, en suspension, comme si Tool acceptait enfin de lâcher prise après la tension accumulée.

Enfin, « Reflection » est l’un des morceaux les plus sous-estimés de Lateralus. Long, répétitif, hypnotique, il pousse à l’extrême la dimension rituelle, tribale, du groupe. La rythmique tourne en boucle, les motifs se déplacent lentement, des mélodies d’inspirations indiennes le parcourent, et le morceau agit comme une véritable plongée intérieure. Exigeant, mais profondément cohérent avec la logique organique de l’album.

Je n’ai cité que les vrais morceaux de l’album car il faut trier le bon grain de l’ivraie. Lateralus souffre pour moi de plages expérimentales totalement dispensables. « Eon Blue Apocalypse » n’est qu’une introduction bruitiste à « The Patient ». « Mantra », basé sur des cris de chat traités, anecdotique. « Faaip De Oiad », avec son collage de bandes radio anxiogènes, casse volontairement toute forme de cohérence. Si l’on peut au moins défendre « Triad » comme un instrumental méditatif puissant, les interludes donnent l’impression d’un remplissage pseudo-intellectuel et sans intérêt. Tool a toujours flirté avec cette frontière : entre génie absolu et facétie inutile. Et ici, le déséquilibre est parfois réel.

Cette ambivalence explique sans doute la polarisation extrême autour du groupe. Les détracteurs confondent souvent Tool avec ses fans les plus excessifs, obsédés par la prouesse technique et le discours mystique. Ironiquement, le groupe se moque ouvertement de cette posture et cette façon de saboter volontairement leur image d’« artiste sérieux » rend paradoxalement leur démarche encore plus si ce n’est crédible, du moins « artistique ».

Rétrospectivement, on pourra 20 ans plus tard reprocher à Fear Inoculum de recycler et d’étirer les recettes du groupe jusqu’à l’auto-parodie. Mais Lateralus, lui, capture Tool à son apogée créative. Un album imparfait, parfois agaçant, mais profondément marquant, qui a engendré à lui seul une forme de Prog psychédélique ésotérique moderne. Et surtout, un disque qui continue de diviser, de fasciner et d’irriter — ce qui est souvent le signe des œuvres réellement importantes. Tout s’assemble au final dans une oeuvre majeure de la musique de ce début de 21ème siècle, un album qui restera à jamais intemporel.

I know the pieces fit

Artistes / Groupes

Genre selon le Chroniqueur

Metal Alternatif Progressif

Famille/Genre

jonben

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Krakoukass et moi avons fondé Eklektik en 2004, peu après mon installation à Paris, à la suite de la disparition du webzine dont le forum avait été notre terrain d’échanges. Avec des parcours musicaux proches, entre rock et metal, nous partagions le goût de l’ouverture et de la découverte permanente de nouveaux sons. Au fil du temps, mes goûts se sont affinés : je m’intéresse surtout aux groupes et styles des années 90 à aujourd’hui, avec une touche de 70s. J’ai longtemps profité des concerts parisiens et des festivals européens, et j’ai également joué de la guitare plusieurs années au sein d’Abzalon. Mes terrains de prédilection restent le metal/hardcore, le death technique, le sludge/postcore et le rock/metal progressif, avec des escapades régulières du côté du jazz fusion et du funk.

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