L’album fantôme de Deftones
Loin de nous l’idée d’encourager la diffusion non officielle d’œuvres musicales, mais pour tout fan de Deftones, il était pratiquement impossible d’ignorer la fuite de Eros, ce fameux album fantôme devenu au fil des années l’une des plus grandes légendes de l’histoire du groupe.
Enregistré entre avril et novembre 2008 avec Chi Cheng, bassiste historique de la formation californienne, Eros devait initialement succéder à Saturday Night Wrist. Le destin en décidera autrement. Quelques semaines après la fin des sessions, l’accident de voiture de Chi Cheng plonge le musicien dans le coma. Malgré plusieurs années de lutte et une période durant laquelle son état semblait s’améliorer, il décédera finalement en 2013.
Un drame qui conduira Deftones à mettre l’album de côté. Définitivement ? Peut-être. Seul l’avenir le dira. Pourtant, à l’écoute des démos enregistrées avec Terry Date, producteur emblématique des débuts du groupe et plus récemment de Ohms, une chose paraît évidente : Eros semblait déjà très avancé. Difficile de croire qu’il restait encore énormément de travail avant d’obtenir une version finalisée.
Au fil des années, quelques fragments de cet album maudit avaient tout de même filtré. Chino Moreno avait lui-même partagé « Smile » avant de le retirer, tandis que le groupe interprétait le morceau sur scène en 2019 à San Diego, dans un hommage évident à Chi Cheng. Mais pendant près de vingt ans, Eros est surtout resté un fantasme, une œuvre dont l’existence était connue sans que personne ou presque ne puisse réellement l’entendre.
Le jour où le mythe est devenu réalité
Puis arrive le 22 juin 2026.
Ce jour-là, les démos complètes de l’album apparaissent sur internet, accompagnées de quelques maquettes issues des sessions d’Ohms. Comme souvent à l’ère numérique, la diffusion devient rapidement incontrôlable. En l’espace de quelques heures, ce qui relevait encore du mythe se retrouve à portée de clic pour une partie considérable de la communauté.
La fuite provoque immédiatement un débat moral. Certains fans refusent catégoriquement d’écouter ces enregistrements, estimant qu’il convient de respecter la décision du groupe de ne jamais les publier. D’autres considèrent qu’après tant d’années d’attente, il est impossible de passer à côté d’une occasion aussi unique, même sous la forme de morceaux inachevés et non mixés. Une position d’autant plus facile à défendre que Deftones semble finalement réagir avec une certaine retenue face à cette fuite, comme si le groupe entretenait lui-même une relation ambiguë avec ce chapitre inachevé de son histoire.
Une simple curiosité devenue évidence
Je l’avoue sans honte : je fais partie de la seconde catégorie.
À l’origine, ma démarche relevait davantage de la curiosité que de la véritable attente. Je pensais écouter ces morceaux une fois, satisfaire mon intérêt pour ce disque dont tout le monde parlait depuis des années, puis passer à autre chose. Pourtant, très rapidement, une évidence s’est imposée : il était impossible de refermer cette parenthèse comme si rien ne s’était passé.
Car au-delà du contexte exceptionnel qui entoure ces enregistrements, les morceaux sont tout simplement excellents.
Désolé donc pour le groupe, auquel je voue le plus grand respect, mais Eros mérite selon moi d’être considéré comme un véritable album de Deftones. Même dans cet état imparfait, il se montre largement digne du reste de la discographie des Californiens, ce qui constitue déjà en soi un sacré accomplissement.
Précisons également que l’illustration accompagnant ces démos et reprise dans cet article n’a rien d’officiel. Réalisée par un fan, elle s’est progressivement imposée comme l’image associée à Eros au sein de la communauté. À ce jour, aucune véritable pochette officielle ne semble avoir été dévoilée, mais cette création possède une telle force évocatrice qu’elle paraît désormais indissociable de l’album.
Une mélancolie omniprésente
Musicalement, Eros se distingue par une mélancolie particulièrement marquée, y compris selon les standards pourtant déjà élevés de Deftones dans ce domaine.
Les guitares de Stephen Carpenter paraissent souvent plus discrètes qu’à l’accoutumée et laissent davantage respirer les compositions. S’agit-il d’une véritable direction artistique ou simplement de morceaux n’ayant jamais bénéficié de leur traitement final ? Impossible de l’affirmer avec certitude. Toujours est-il que l’on retrouve rarement ici les murs de guitares massifs et la lourdeur caractéristiques de certains albums plus récents.
Cette atmosphère traverse des morceaux comme « Smile » ou « Margot », ce dernier évoquant parfois un lointain cousin de « Be Quiet and Drive ». Pour autant, Deftones n’abandonne jamais totalement sa capacité à hausser le ton. « Melanie » se révèle particulièrement agressif tandis que « Sable » rappelle régulièrement que douceur et violence ont toujours coexisté au sein de l’ADN du groupe.
Un Chino Moreno particulièrement inspiré
Comme souvent dans les grandes réussites de Deftones, Chino Moreno joue un rôle central dans l’équilibre émotionnel de l’ensemble.
Sa prestation est globalement remarquable et atteint même des sommets sur le magnifique « Brenda », où il livre l’une de ces performances dont il a le secret, à la fois fragiles et intensément habitées.
Quelques passages peuvent certes surprendre. « Electra » semble notamment recourir à des effets vocaux qui évoquent parfois l’auto-tune, au point de se demander si certaines parties auraient été retravaillées dans le cadre d’une sortie officielle. Mais ces détails restent anecdotiques face à la qualité générale des compositions.
On notera également la présence de Kurt Travis (ancien chanteur du groupe Dance Gavin Dance) sur « Brianna ». Une apparition inattendue tant Deftones s’est montré particulièrement avare en featurings au cours des quinze dernières années mais pas si étonnante puisque Chino Moreno avait lui aussi participé à un titre de DGD (« Caviar » sur l’album éponyme de 2008). La collaboration fonctionne d’ailleurs parfaitement et risque même de surprendre les auditeurs qui ignorent sa présence tant la première réaction consiste généralement à s’interroger sur l’étrange timbre entendu lors du refrain.
« Diamond », le véritable trésor caché
Et puis il y a « Diamond ».
À lui seul, ce morceau justifie presque l’existence de cette chronique.
Étrangement, c’est aussi l’un des titres dont j’ai le moins vu parler sur les différents forums consacrés à Eros. Pourtant, il constitue à mes yeux le véritable joyau de l’album. Je ne saurais vraiment expliquer pourquoi, mais j’ai toujours eu l’impression d’y entendre une influence de Paradise Lost que Deftones n’a que rarement laissée transparaître aussi clairement.
Quant à sa longue conclusion instrumentale, portée par les guitares, la basse, la batterie et les claviers, elle me procure systématiquement les mêmes frissons à chaque écoute. Un moment suspendu, d’une beauté rare, qui résume à lui seul tout ce qui rend cet album si fascinant.
Avant d’atteindre ce sommet, on aura également savouré l’excellent « Trempest », dont il est difficile de ne pas percevoir les liens de parenté avec le futur « Tempest » de Koi No Yokan. À vrai dire, en relisant cette chronique, je réalise que j’ai cité presque tous les morceaux de l’album. C’est probablement le meilleur témoignage de la qualité d’ensemble proposée ici.
Un album qui mériterait une sortie officielle
Si vous aimez Deftones, je vois difficilement comment vous pourriez rester insensible à Eros. Et si vous faites partie de ceux qui suivent le groupe depuis des années, il n’est pas impossible que l’émotion l’emporte dès les premières écoutes de ces ultimes enregistrements avec Chi Cheng.
Alors, Eros connaîtra-t-il un jour une véritable sortie officielle, avec le travail de finition qu’il mérite ? Ou restera-t-il à jamais ce fascinant album inachevé, figé quelque part entre le bootleg, le document d’archives et l’œuvre perdue ?
Quelle que soit la réponse à cette question, le 22 juin 2026 restera une date particulière dans l’histoire de Deftones. Le jour où un disque que beaucoup pensaient condamné à demeurer une légende est soudain devenu réel.
Me concernant, aussi réussi que soit Private Music, je suis davantage touché par Eros. Bien sûr, son histoire y est pour beaucoup. Le fait qu’il représente le dernier témoignage discographique de l’ère Chi Cheng n’y est certainement pas étranger non plus. Mais au-delà du mythe, de la nostalgie et des circonstances tragiques qui l’entourent, la raison principale demeure la plus simple : ces onze titres sont excellents.
Et c’est précisément pour cela qu’Eros s’impose déjà comme l’un des albums qui m’auront le plus marqué cette année.
Tracklist :
01 – Destiny
02 – Brenda
03 – Melanie
04 – Smile (Dallas)
05 – Margot
06 – Candy
07 – Sable
08 – Electra
09 – Trempest
10 – Diamond
11 – Brianna
Deftones
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