Il y a une petite injustice à parler de The Earth Is Not a Cold Dead Place comme du disque qui a transformé le Post-Rock en formule. Parce qu’avant que des centaines de groupes ne copient cette formule, Explosions in the Sky avait sorti l’album idéal pour le genre et beaucoup de ce qui viendra ressemblera à une redite.
Il ne comporte que cinq morceaux et pratiquement une seule palette sonore. Des guitares claires couvertes de reverb et de delay, des arpèges répétés, des motifs qui se superposent, sur une batterie volubile qui amène des montées progressives vers des explosions dont on sait souvent parfaitement qu’elles vont arriver.
Sur le papier, rien de tout cela ne devrait être particulièrement surprenant aujourd’hui. Et pourtant, réécouter cet album donne toujours le même effet, ça fonctionne toujours.
Quelques notes apparaissent, la batterie entre presque timidement, les guitares construisent progressivement leur réseau mélodique et le morceau prend de l’ampleur sans qu’on puisse réellement identifier le moment où l’on est passé d’une petite phrase fragile à quelque chose d’immense.
Les 5 morceaux frôlent les 10 minutes, « The Only Moment We Were Alone » les dépasse et pousse encore plus loin le procédé et pourrait presque servir de manuel pratique du crescendo Post-Rock : exposer un motif, le répéter, lui adjoindre progressivement de nouvelles couches, reculer, recommencer, puis tout ouvrir. C’est souvent mignon, presque niais, comme le titre de leur tube « Your Hand in Mine » peut le laisser présager.
Contrairement à Godspeed You! Black Emperor, l’autre grand précurseure du Post-Rock, dont la musique porte constamment une forme de menace politique et apocalyptique, Explosions in the Sky ne semble vouloir raconter absolument rien de précis. Tout est émotion pure. Mélancolie, soulagement, euphorie, nostalgie : les titres suggèrent vaguement une direction mais laissent suffisamment d’espace pour que chacun colle ses propres images sur la musique. Et évidemment le cinéma et la télévision comprendront très vite le potentiel de cette grammaire.
Le défaut de The Earth Is Not a Cold Dead Place est exactement le même que sa qualité : son vocabulaire est tellement cohérent qu’il en devient reproductible. Lorsque des centaines de groupes récupéreront les arpèges, le delay et la montée cathartique, ce disque pourra rétrospectivement sembler presque conventionnel. Mais c’est inverser la chronologie. On ne peut pas reprocher à un album d’avoir été tellement influent que ses idées nous sont devenues familières.
Surtout que le disque possède encore quelque chose que ses copies ont rarement retrouvé : une extraordinaire économie. Pas de cordes, pas de samples pseudo-philosophiques, pas de concept gigantesque. Quatre musiciens prennent quelques motifs simples et travaillent exclusivement sur leur évolution, leur interaction et leur dynamique. Ce n’est ni complexe ni expérimental au sens où Tortoise pouvait l’être sept ans auparavant. Ce n’est pas inquiétant comme Slint. Ce n’est pas monumental comme Godspeed.
Avec The Earth Is Not a Cold Dead Place, le Post-Rock cesse peut-être définitivement d’être cette étrange idée consistant à utiliser le Rock pour faire autre chose. Il devient un langage. Et comme tous les langages suffisamment efficaces, il ne faudra pas longtemps avant que tout le monde apprenne à le parler.
Explosions In The Sky
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