Ceci étant une chronique « anthologik » consacrée à un album paru il y a plus de vingt ans, d’un groupe toujours en activité (leur dernier album date de 2020), j’en profite pour raconter ma découverte de Pain of Salvation avec cet album. Quatrième opus du groupe, Remedy Lane a été salué par beaucoup comme leur véritable percée : un album conceptuel de quête de soi, autobiographique pour Daniel Gildenlöw, chanteur-guitariste et auteur de la totalité du répertoire du groupe. On parle ici d’un auteur-compositeur de génie, que l’on pourrait rapprocher de son compatriote Mikael Åkerfeldt, seul maître à bord de Opeth.
La Suède nous aura gâtés en metal pendant les années 90 et 2000 : à côté de Pain of Salvation, je citerais Opeth et Meshuggah comme références ultimes de cette période. Pour moi, c’est simple : Pain of Salvation est le meilleur groupe de metal progressif, devant même le plus emblématique du genre, Dream Theater, auquel je trouve trop de défauts pour l’intégrer à mon panthéon personnel. Dream Theater précède bien sûr Pain of Salvation d’une décennie et, adolescent, j’avais une vraie aversion pour eux : j’écoutais du grunge, du néo, puis du metal/hardcore, et leurs claviers comme leur voix un peu kitsch me rebutaient (j’ai depuis appris à les apprécier).
Lorsque j’ai découvert Remedy Lane, beaucoup d’éléments que je rejetais chez Dream Theater étaient pourtant présents, et pourtant le déclic a été immédiat. J’avais emprunté l’album à la bibliothèque municipale de ma ville, qui achetait toutes les sorties marquantes. J’habitais juste à côté, j’y passais souvent ; j’ai peut-être été le premier à prendre ce CD.
La virtuosité des membres de Pain of Salvation ne fait aucun doute, mais elle n’est pas le cœur du propos. Ici, pas de tunnels instrumentaux où chacun démontrerait ses capacités : la musique vise l’atmosphère, les dynamiques et la charge émotionnelle. Le théâtre de la voix de Daniel Gildenlöw m’a d’abord freiné, puis la richesse d’écriture m’a happé. Et même lorsque la théâtralité est poussée au maximum, Pain of Salvation évite le kitsch : une maîtrise obsessionnelle du détail maintient toujours la ligne du bon goût. Le clavier reste cantonné à des pianos et des nappes discrètes ; on échappe ainsi aux écueils synthétiques de bien des formations prog.
En parlant de kitsch, on ne peut pas en dire autant du clip de « Ending Theme » qui est aujourd’hui bien daté…
Pour filer la comparaison : Dream Theater a engendré une vague entière de disciples — Symphony X, Shadow Gallery, Seventh Wonder — quand Pain of Salvation, eux, ont bien sûr influencé beaucoup de monde sans qu’aucun groupe marquant ne prolonge directement leur musique, tant elle est unique et inimitable. Leprous, Haken ou Riverside n’ont rien à voir avec eux, mais on devine sans peine qu’ils s’en réclament comme influence.
J’ai eu la chance de rencontrer le groupe par Remedy Lane. On garde souvent une connexion particulière avec le premier album découvert d’un artiste, mais celui-ci est aussi, avec le recul, celui que beaucoup reconnaissent comme leur plus abouti. Treize morceaux, soixante-huit minutes : pas une longueur. La patte Pain of Salvation est partout, et pourtant chaque titre possède son identité, des riffs qui bifurquent dans des directions variées. Le groupe n’explore pas encore de genres multiples (cela viendra sur BE), mais il propose une douzaine de déclinaisons très marquées ; l’interlude « Remedy Lane » relie d’ailleurs plusieurs motifs de l’album.
Daniel Gildenlöw force le respect : au-delà d’être l’un des meilleurs chanteurs du metal progressif/mélodique, il sait condenser l’essence du groupe en cinq minutes avec « Ending Theme ». Les ballades « This Heart of Mine » et « Second Love » sont sublimes ; l’instrumental « Dryad of the Woods », aux inflexions de guitare classique, a l’allure d’une pièce baroque. Ailleurs, les mélodies se font délicieusement alambiquées — « Fandango », « Rope Ends », « Chain Sling » —, et le final « Beyond the Pale » condense ce que le prog metal offre de meilleur : entrechoc de lignes inattendues, gros riffs et narration à vif. L’album n’hésite pas non plus à l’agressivité (« Trace of Blood »). Rien n’est laissé au hasard : le double jeu de guitares est tout en subtilité, et chaque solo, superbement composé, tombe juste.
Sur le plan conceptuel, Remedy Lane n’est pas une histoire linéaire : c’est un faisceau d’émotions et d’explorations semi-autobiographiques autour des relations humaines, de l’amour, du sexe, des frontières morales et des chagrins amoureux. C’est un voyage intérieur, poétique et volontiers cryptique. L’interprétation à laquelle je souscris est celle d’une infidélité autobiographique de Gildenlöw, déjà marié à l’époque, probablement à Budapest — ville explicitement évoquée. On imagine une crise au cours d’une tournée (« Waking Every God » et « Rope Ends » disent la distance et l’aliénation), une aventure dans ce décor que « Second Love » ponctue d’images de rues et du fleuve (le Danube), tandis que « Beyond the Pale » et « Fandango » traitent clairement du désir, du sexe et de la conscience d’avoir franchi une ligne. « A Trace of Blood » aborde frontalement la perte d’un enfant (fausse couche), avec une intensité émotionnelle qui irrigue tout l’album, d’autant plus saisissante si l’on admet que cet épisode coïncide avec la crise évoquée ailleurs. La « Remedy Lane » serait alors le chemin de la rédemption après la culpabilité et la honte (et « Pain of Salvation » peut justement se comprendre comme « le prix de la rédemption »). Là où la plupart des rockers en tournée ne s’encombrent pas de telles considérations, Gildenlöw cultive un romantisme singulier. Pour l’avoir interviewé deux fois, je peux confirmer qu’il vit dans son propre monde : paradoxalement à la fois rock star un peu hors-sol et type gentil et terre-à-terre.
Un génie en tous cas. Et cet album est un chef-d’œuvre, l’un des plus grands albums de Metal Progressif.
Pain Of Salvation
Soyez le premier à partager votre avis !
Laisser un commentaire