Je ne suis pas un grand connaisseur du groupe anglais Cardiacs, mais leur nom et leurs pochettes inquiétantes me sont toujours restés en mémoire, notamment celle de Sing to God et ses quatre portraits torturés. Sorti en 1996, ce disque est devenu culte, le groupe ayant publié cinq albums entre 1988 et 1999… jusqu’à ce nouvel album, inattendu. J’avais tenté quelques écoutes par le passé, sans que la magie n’opère. Et puis, en lisant des interviews du bassiste de Between the Buried and Me et de Mike Vennart (Oceansize), tous deux décrivant Sing to God comme un classique absolu, ma curiosité a fini par l’emporter. Et j’ai fini par comprendre leur engouement.
Car Cardiacs, c’est ce genre de groupe culte, confidentiel mais adulé, complètement barré, avec une fanbase fervente et passionnée. Leur musique demande un déclic, une porte d’entrée pour accepter un univers à la fois unique et déroutant.
L’histoire de LSD, nouvel et ultime album, ajoute encore à cette aura. Commencé en 2007, il n’a été terminé que l’année dernière, cinq ans après le décès de Tim Smith, chanteur et compositeur principal, gravement diminué par un arrêt cardiaque en 2008 qui l’avait laissé paralysé. Depuis 2020, son frère et bassiste Jim Smith a supervisé la finalisation de l’album à partir des enregistrements existants et des notes laissées par Tim. Le résultat est une œuvre fissurée mais euphorique, parfois trop fissurée même, certains morceaux paraissant plus esquissés que véritablement finalisés. Avec ses 80 minutes et ses 17 titres, l’album peut aussi sembler trop long, diluant parfois son impact dans des morceaux plus mineurs.
Le style de Smith reste immédiatement reconnaissable : sur une base pop/rock classique, il déconstruit les accords, multiplie les modulations bizarres et casse les rythmes en ajoutant des mesures cabossées comme au hasard. C’est une joyeuse pop bancale, un improbable mélange entre les Beatles les plus psychédéliques et Frank Zappa, gonflée de bravoure instrumentale (avec notamment de superbes solos de guitare), et multipliant les arrangements de pianos, cordes et cuivres. Le ton est frénétique, presque hystérique, une fête joviale qui frôle la folie… mais qui peut aussi fatiguer à la longue tant tout est toujours survolté. Sur le papier, d’autres groupes pourraient sembler proches, comme le Mr Bungle époque California, mais en réalité, Cardiacs restent totalement à part.
Problème majeur : avant son accident, Tim Smith n’avait enregistré ses voix que sur six morceaux. C’est Mike Vennart, ancien leader d’Oceansize et fan ultime du groupe, qui a repris le flambeau avec brio. Sa voix colle parfaitement à la musique, même si, à force de vouloir incarner l’esprit de Smith, il donne parfois l’impression de le singer. Cela dit, certains morceaux comme l’excellent Downup fonctionnent particulièrement bien avec lui, au point de me faire préférer sa version.
Au final, LSD sonne comme une suite logique de Sing to God, trente ans plus tard. On y retrouve les mêmes ruptures rythmiques et mélodiques, la même exubérance, la même patte si singulière. Mais cette fidélité à la formule laisse aussi un goût de redite : pas de réelle évolution, plutôt une prolongation. On perd l’effet de surprise, et certains pourront trouver que ce dernier chapitre manque d’audace. Pourtant, il reste évident que Cardiacs demeurent inclassables.
Sing to God reste leur chef-d’œuvre monumental ; LSD ne l’égale pas, mais s’impose comme un digne compagnon. Une ultime déflagration de génie fissuré qui confirme à quel point Cardiacs ont toujours été uniques. Un dernier voyage prog-punk psychédélique, aussi euphorique qu’improbable, qui scelle l’héritage d’un groupe définitivement hors norme.
Cardiacs
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