Tigran Hamasyan – Manifeste
Chronique du Moment Jazz Contemporain / Progressif

Tigran Hamasyan – Manifeste

jonben
jonben
Auteur
11 mars 2026
il y a 6 mois
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34,395 vues
Année de sortie
2026
Label
Note
Manifeste est un album de jazz progressif contemporain profondément imprégné de folklore arménien, où Tigran Hamasyan mêle virtuosité pianistique, architectures rythmiques complexes inspirées du prog et du metal, textures électroniques et passages choraux spirituels pour construire une fresque dense, cinématographique et intensément personnelle.
Tigran Hamasyan – Manifeste

Tigran Hamasyan est aujourd’hui l’un des pianistes les plus singuliers de sa génération. Né en Arménie en 1987, installé ensuite aux Etats-Unis, il évolue à la croisée du Jazz contemporain, du Rock progressif et de la musique traditionnelle arménienne. Manifeste est son treizième album.

Je suis fan depuis désormais pas mal d’années. Certains de ses disques sont profondément ancrés dans le Jazz moderne, d’autres explorent plus frontalement les mélodies issues du folklore arménien. Mais c’est avec Red Hail (2009) que Hamasyan a véritablement commencé à intégrer des influences Rock progressif — et même Metal. Sur cet album, l’influence de Meshuggah était évidente (et avouée) dans certaines constructions rythmiques, avec ces motifs cycliques et ces superpositions métriques qui donnaient au piano une agressivité surprenante.

Un jazzman qui regarde du côté de Meshuggah, c’était assez inédit — le rapprochement se fait d’ordinaire plutôt dans l’autre sens. Ce qui intéresse Hamasyan dans le metal n’est pas la saturation en soi, mais la complexité rythmique, la densité structurelle, la tension.

Avec Manifeste, j’avais compris — ou cru comprendre — que l’orientation serait plus frontalement Metal. La présence de Matt Garstka (Animals as Leaders) à la batterie laissait supposer un tel virage. Le premier extrait, « War Time Poem », sur lequel figure également le guitariste Nick Llerandi du groupe de Metal Prog Extreme Ever Forthright, le soulignait. En réalité, les guitares saturées ne sont présentes que sur quelques titres. Oui, il y a des moments très marqués Prog/Metal, notamment sur “Prelude For All Seekers” ou “A Eye (The Digital Leviathan)”, mais l’album reste avant tout un disque de jazz contemporain, profondément nourri de folklore arménien. Il comporte aussi quelques morceaux se résumant à du piano, des nappes de clavier et du chant (généralement sans paroles) et des sifflements.

Manifeste est pensé comme une séquence rituelle. De “Prelude for All Seekers”, méditation sur la quête identitaire, jusqu’au final “National Repentance Anthem” qui porte bien son nom, Hamasyan engage une forme d’introspection spirituelle profonde.

L’album mobilise un large ensemble de musiciens selon les titres, mais le piano reste le centre névralgique du projet, il est virtuose et pose délicatesse ou groove massif, secondé par des chants traditionnels et un sound design contemporain. Spiritualité ancienne et tension digitale. Une dualité constante entre technologie et mythologie, modernité et racines.

L’ouverture, “Prelude for All Seekers”, débute dans les registres aigus du piano, frappé de manière percussive. Par moments, on jurerait entendre un vibraphone tant la texture est cristalline. Les rythmes tourbillonnants montent progressivement vers une explosion maîtrisée. “Yerevan Sunrise” installe un motif haché, en balancier, oscillant entre contemplation et vitalité. La basse électrique tonitruante de la dernière section ajoute une tension inattendue. Le morceau-titre fonctionne sur une dynamique similaire, avec pour la première fois des voix sans paroles portées par une énergie propulsive.

“One Body, One Blood” évolue lentement avant de s’animer, porté par des couches chorales presque hantées. “Seven Sorrows” est éthéré, mélancolique, presque spatial, avant qu’une improvisation pianistique vigoureuse ne surgisse au centre du morceau. “Years Passing (For Akram)” et “A Window from One Heart to Another (For Rumi)” sont des pièces plus intimes : la première sublimée par une trompette, la seconde par des instruments orientaux traditionnels.

Les pièces les plus énergiques rappellent davantage le versant Prog/Rock. “Dardahan” est incandescent, porté par une rythmique redoutable et une tension constante. “Ultradance” s’appuie sur un groove hypnotique, tandis que “A Eye (The Digital Leviathan)” révèle le versant plus sombre du compositeur. “Per Mané” explore une fusion inattendue entre sensibilité pop, electronica et pulsation technoïde, culminant dans un groove presque dansant.

L’album est donc très chargé et varié, 14 morceaux et 72 minutes de musique, c’est un gros morceau à digérer. La production claire et les contrastes de textures donnent au disque de la dynamique et une ampleur immersive, mais on pourra lui reprocher de trop partir dans tous les sens, de trop chercher à en mettre plein la vue, et il faut avouer que ce n’est pas toujours un album facile.

Ce qui frappe cependant, c’est la cohésion de l’ensemble, et comme Hamasyan arrive à accrocher avec de superbes mélodies, comme celles de « Manifeste », « Dardahan » ou « War Time Poem » qui restent subtilement ancrées.

Manifeste est transportant d’une manière peu commune : en combinant Jazz, progressif, folklore et touches Metal, Hamasyan ne donne pas l’impression de juxtaposer des genres, mais de construire un langage personnel, avec une créativité sans cesse renouvelée.

J’ai beaucoup aimé les albums précédents du groupe, mais j’avais trouvé que The Call Within poussait peut-être trop loin l’exploration rythmique de façon mathématique. The Bird of a Thousand Voices en 2024 élargissait magnifiquement la dimension spirituelle mais souffrait d’une longueur excessive. Manifeste est tout aussi ambitieux, mais il conjugue cette fois tout ce que j’aime chez lui : la complexité, la spiritualité, la mélodie — et une nouvelle exploration du prog metal intégrée avec intelligence.

Après 20 ans de carrière et tant d’albums, Tigran Hamasyan continue d’élargir son territoire. Et c’est peut-être cela, au fond, le plus impressionnant.

Artistes / Groupes

Record Label

Genre selon le Chroniqueur

Jazz contemporain / progressif

Famille/Genre

jonben

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Krakoukass et moi avons fondé Eklektik en 2004, peu après mon installation à Paris, à la suite de la disparition du webzine dont le forum avait été notre terrain d’échanges. Avec des parcours musicaux proches, entre rock et metal, nous partagions le goût de l’ouverture et de la découverte permanente de nouveaux sons. Au fil du temps, mes goûts se sont affinés : je m’intéresse surtout aux groupes et styles des années 90 à aujourd’hui, avec une touche de 70s. J’ai longtemps profité des concerts parisiens et des festivals européens, et j’ai également joué de la guitare plusieurs années au sein d’Abzalon. Mes terrains de prédilection restent le metal/hardcore, le death technique, le sludge/postcore et le rock/metal progressif, avec des escapades régulières du côté du jazz fusion et du funk.

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1 commentaire

Eric

il y a 6 mois

Belle chronique et tres bonne idée de la proposer ici!
Il y a des morceaux vraiment lourds. Il y a auusi pas mal de motifs labyrinthiques et hypnotiques aussi! Je ne sais pas pourquoi mais ca me fait penser a gogo penguin version man made object même si c est tres différent !

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