Après plus d’une décennie de silence discographique, Karnivool signe avec In Verses un retour aussi attendu que risqué. Treize ans après Asymmetry, la question n’était pas tant de savoir si le groupe allait revenir, mais comment. Entre-temps, deux avaient ravivé la flamme et surtout rappelé à quel point Karnivool reste un groupe à part, capable de frapper juste sans jamais céder à la facilité ni à l’esbroufe. In Verses s’inscrit pleinement dans cette logique du temps long, celle d’un album mûri, éprouvé, travaillé jusqu’au moindre détail.
Quand « All It Takes » paraît fin 2021, j’avais presque laissé Karnivool de côté. Huit ans sans album, c’est long, même pour un groupe habitué aux silences prolongés. Et pourtant, ce morceau avait immédiatement remis les compteurs à zéro : tension, émotion, dynamique interne — l’un de mes titres préférés de cette année-là. Le retrouver aujourd’hui intégré à In Verses est une vraie satisfaction ; trop de singles restent hors album et finissent relégués, alors qu’ici il prend pleinement sens dans un ensemble cohérent.
La sortie de « Drone » à l’été 2025 a confirmé cette impression. Annoncé comme précédent une sortie d’album, on était alors sur qu’un nouvel album verrait le jour. Le morceau frappe fort et installe une certitude : ce nouvel opus allait compter.
Venant d’une contrée lointaine, l’Australie, il faut dire que c’est aussi un groupe qui aura peu tourné en Europe et en Amérique du Nord, comme un lointain cousin éloigné qu’on voit toutes les morts d’évêque. Karnivool a eu une trajectoire singulière, vingt ans de carrière et voici seulement venir leur quatrième album. Les 3 précédents ont chacun a contribué à leur construire une influence majeure sur toute une génération de rock alternatif et de metal progressif, leur donnant un aura de tete d’affiche de festival.
Leur premier album étant sorti en pleine vague néo metal, Karnivool a d’abord été catalogué comme tel. Une étiquette réductrice, dans laquelle le groupe n’est pourtant jamais resté enfermé. Si certains morceaux anciens en conservaient encore quelques traces, les vocalises expressives, le sens très affirmé des dynamiques et l’attention portée aux textures laissaient déjà entrevoir une écriture nettement plus fine. Progressif, Karnivool l’est indéniablement, mais sans démonstration gratuite : la virtuosité est bien là, dissimulée derrière une impression d’évidence, alors que métriques, placements rythmiques et travail des guitares se révèlent en réalité particulièrement sophistiqués. À la croisée des genres, le groupe s’inscrit ainsi dans une filiation qui évoque autant Faith No More que l’axe Tool / A Perfect Circle, sans jamais s’y réduire.
Sur In Verses, leur approche atteint un équilibre remarquable, on reconnait immédiatement le groupe sur chacun de ces 10 morceaux. Les sons de guitares et de basses sont à la fois percutants et organiques, jamais noyés sous une saturation massive. Les riffs sont gras, râpeux, chaloupés, la basse rugueuse, et la batterie joue constamment sur les nuances. Ce qui fait la richesse de ces morceaux, ce n’est pas une complexité ostentatoire, mais la subtilité de l’interprétation : les musiciens ne jouent presque jamais exactement la même chose d’un couplet à l’autre, réarrangeant sans cesse leurs parties par micro-variations.
La voix d’Ian Kenny impressionne par sa constance. Même timbre, mêmes inflexions émotionnelles, cette fragilité expressive qui pourrait encore passer pour celle d’un chanteur bien plus jeune, mais portée ici par une maturité évidente. Le son travaillé complète parfaitement ce toucher tout en nuances, en particulier sur « All It Takes » et surtout « Drone », véritable gageure à la guitare tant son équilibre rythmique est délicat.
L’album s’ouvre avec « Ghost » et donne immédiatement le ton : riffs charnus, tension maîtrisée, atmosphère dense. Et surtout, In Verses tient sur la durée. Sur les dix morceaux, aucun temps faible. On sent un album longuement peaufiné, sans baisse de qualité, uniquement des variations d’intensité. Intensité d’ailleurs constante : pas de ballade molle, pas de détour électro anodin, mais dix véritables morceaux de metal progressif alternatif, assumés jusqu’au bout.
In Verses n’est ni un album de retour nostalgique ni une tentative de réinvention artificielle. C’est l’œuvre d’un groupe qui a pris le temps, beaucoup de temps, pour livrer un disque dense, cohérent et habité. Karnivool y confirme ce qui fait sa singularité : une musique exigeante mais immédiate, sophistiquée sans jamais se montrer, tendue sans être écrasante.
Un album solide de bout en bout, qui s’impose naturellement comme une pièce majeure de leur discographie, et rappelle pourquoi l’attente, parfois, en valait largement la peine. Nous ne sommes qu’en Janvier mais cet album est déjà candidat pour le titre de meilleur album de 2026.
Karnivool
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