Periphery est un groupe que j’admire et respecte depuis des années, sans pour autant être convaincu par tout ce qu’ils ont pu faire. Il y a toujours eu chez eux quelque chose de fascinant : cette manière unique de pousser ce genre qu’on qualifie de djent (ou autrement dit un metalcore progressif aux rythniques polymétriques inspirées par Mehuggah) dans ses retranchements, avec des morceaux labyrinthiques, imprévisibles, parfois excessifs, mais constamment stimulants. Et honnêtement, j’attendais A Pale White Dot avec impatience, curieux de découvrir ce que le groupe avait à nous proposer pour ce 7ème album.
Le précédent album, Periphery V: Djent Is Not A Genre, était inégal, massif, dense, et parfois indigeste avec ses morceaux de 9 minutes remplis d’orchestrations. A Pale White Dot ressemble à une réaction épidermique, quitte à tomber dans l’excès inverse.
C’est comme si le groupe avait enlevé l’aspect progressif de sa musique pour ne garder que les côtés djent et pop. C’est l’album le plus accessible de Periphery, avec son accent sur les aspects les plus conventionnels du son metalcore moderne, ses refrains accrocheurs, mais aussi ses passages d’une lourdeur implacable. Certes, l’album offre une expérience satisfaisante, regorge toujours de leurs subtilités, de leurs rythmes atypiques caractéristiques, et met parfaitement en valeur l’étendue de leur talent dans un format plus accessible. Ceux qui s’attendaient à une expérience résolument technique, comme moi-même, risquent pourtant d’être déçus.
Mais après plusieurs écoutes, difficile de nier l’efficacité redoutable de l’ensemble. Les refrains restent immédiatement en tête, plusieurs mélodies deviennent presque instinctives, et c’est probablement l’album de Periphery le plus facile à retenir. Au final, cet album met volontairement de côté une partie de la créativité labyrinthique et des excès progressifs qui caractérisaient Periphery, au profit d’un metalcore/djent plus direct, immédiat et efficace. Je trouve qu’ils y ont perdu du charme et l’originalité qui les ont toujours caractérisés, mais je pense que beaucoup d’amateurs de Metal actuel trouveront ça efficace et plutôt bien écrit, il se pourrait meme qu’ils se fassent de nouveaux fans.
Même les passages djent, s’ils sont agressifs et groovy à souhait, sont bien moins complexes. Cet opus est beaucoup moins fouillis que le précédent, d’une certaine manière plus cohérent, mais ils ont enlevé une partie de ce que j’appréciais pour se concentrer sur des aspects qui me touchent moins. Ce n’est pas de la soupe commerciale pour autant, mais les choix de composition sont clairement passés sur des idées plus basiques. Il n’y a aucun passage ici qui se rapproche par exemple du final de « Wildfire » sur l’album précédent, dont j’adore le refrain, sa mélodie alambiquée et son break jazz. Zero jazz ici. À la place, on trouve beaucoup de synth-wave, ce qui ne va pas du tout dans le sens de mes goûts personnels.
Plusieurs titres alternent ainsi synth-pop très immédiate et accès de rage dévastateurs. Des morceaux comme « Obsession » ou « Carry On » sonnent comme de la synth-pop avec quelques explosions de rage pure. Dans cette dynamique, l’album semble structuré de manière très binaire, renforçant l’impression d’un disque calculé plutôt que d’une œuvre progressive et naturelle. D’un côté, on a des morceaux très pop/synth, et de l’autre, des décharges de violence pure pour compenser, comme pour dire aux vieux fans : « regardez, on est toujours méchants ».
L’enchaînement des titres en souffre. L’apparition de Will Ramos (Lorna Shore) sur « Subhuman » est plutôt inattendue. Bien que je ne sois pas franchement fan de son groupe, il reste l’un des chanteurs de metal moderne les plus intéressants. Comme on pouvait s’y attendre, le résultat est d’une puissance colossale, où Sotelo puis Ramos montrent leur potentiel monstrueux dans un morceau djent brutal et purement rythmique. Seulement, comme il y a déjà eu « Mr. God » dans le même genre juste avant, cela fait un peu redite. Le groupe donne l’impression de se forcer à proposer la version la plus agressive de son spectre musical pour contrebalancer les parties pop. Pour ne rien arranger, le morceau « Blackwall », de la pure synth-wave, offre une digression surprenante juste après, mais de façon assez abrupte.
Du côté des autres titres, « Malevolent » sonne comme du Periphery typique. « Talk » et « Neon Valley » sont de bons morceaux, mais ils ne sont pas marquants. « Heaven on High » est également un bon morceau en soi, mais il représente la version la plus policée du « son Periphery » qu’on puisse imaginer. À force d’écoutes, difficile de nier l’efficacité du morceau. C’est peut-être la version la plus policée du son Periphery, mais aussi l’une des plus instinctivement mémorables. Certes, un chanteur du dimanche comme moi peut la chanter sous la douche, le solo est excellent et le jeu de batterie à lui seul l’élève, mais j’aurais préféré qu’ils mettent leur talent collectif à composer des morceaux fleuves comme « Omega » ou « Reptile ». Dommage que le groupe n’ait pas essayé d’être plus aventureux.
Sur la forme, la production est excellente. Le jeu de batterie de Matt Halpern est exceptionnel, comme d’habitude, tandis que Spencer Sotelo prouve qu’il est l’un des meilleurs chanteurs du genre. C’est d’ailleurs frustrant : techniquement, il n’a jamais aussi bien chanté, sa voix est parfaitement maîtrisée et ses screams sont habités. Dommage que ses mélodies vocales soient souvent trop simplistes et évidentes à mon goût. J’ai envie qu’ils lui écrivent des lignes plus audacieuses ; je n’ai pas envie d’entendre chez Periphery des lignes que Linkin Park aurait pu sortir. De ce fait, le trio de guitares (Misha, Jake, Mark) paraît au second plan. Si Matt Halpern brille, qu’en est-il des trois guitaristes ? Il n’y a qu’une paire de solos en tout, et l’album manque de ces leads de guitare mémorables ou de ces harmonies complexes qui lançaient les morceaux du groupe autrefois.
C’est sans doute le piège de la maturité : souvent, en vieillissant, les groupes de prog épurent leur jeu. Ce que le groupe qualifie probablement de « maturité d’écriture » (aller à l’essentiel), je le ressens personnellement comme une perte de prise de risque. Actuellement, le metal moderne (du genre Sleep Token ou Bad Omens) cartonne sur la course à la « bipolarité » musicale, avec un contraste absolu entre couplets pop/ambiant ultra léchés et breakdowns cyber-djent dévastateurs. Periphery, qui a inventé une grande partie des codes de cette scène, donne aujourd’hui l’impression de courir après ses propres enfants. En voulant jouer sur les plates-bandes de la synth-pop et du metalcore actuel, ils échangent une partie de leur singularité contre une efficacité beaucoup plus immédiate. Ils sont aussi beaucoup plus sérieux, le côté geek et imprévisible a totalement disparu. Je suis difficile et dur, je pense, car ce n’est pas ce que j’attendais d’eux. On est toujours tellement au-dessus du dernier Sleep Token ou de Spiritbox, mais je préférerais qu’ils n’essayent même pas de jouer sur leur terrain.
Pourtant, plus l’album tourne, plus son efficacité devient évidente. Là où les anciens Periphery demandaient parfois des dizaines d’écoutes pour être pleinement assimilés, A Pale White Dot fonctionne presque instantanément. Les refrains restent en tête, certaines lignes vocales deviennent rapidement familières, et plusieurs morceaux possèdent cette capacité rare à être immédiatement mémorisables sans sacrifier totalement l’identité du groupe.
Et finalement, cela explique probablement pourquoi cet album risque de séduire une large partie du public metal actuel : celui qui apprécie autant les décharges extrêmes de Lorna Shore que les contrastes ultra mélodiques de Sleep Token. Periphery maîtrise ici parfaitement cet équilibre moderne entre accessibilité pop, violence djent et production gigantesque.
Globalement, je suis déçu, sans trouver l’album mauvais pour autant. Le précédent opus était très inégal avec quelques morceaux excellents et d’autres beaucoup moins, celui-là est plus universellement moyen. Je pioche quelques morceaux que j’aime beaucoup sur le précédent, sur celui-là, aucun morceau me gène, mais je ne suis pas ébloui.
L’album ne manque ni de technique ni de savoir-faire — ce serait absurde venant de musiciens de ce niveau — mais il manque cette sensation de vertige compositionnel qui faisait de Periphery un groupe réellement unique dans le paysage djent/metalcore. A Pale White Dot est un bon album de metal moderne qui ravira ceux qui trouvent que Periphery est d’ordinaire trop fatigant à écouter. Mais venant d’un groupe capable d’écrire des monstres progressifs totalement imprévisibles, il laissera sur leur faim les amoureux de leurs excès de génie.
Je continue de préférer les Periphery les plus excessifs et imprévisibles, mais à force d’écoutes, difficile de nier que A Pale White Dot est redoutablement bien calibré.
Periphery
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