Il y a des albums sur lesquels il n’y a finalement pas grand-chose à raconter. Un groupe reprend la formule du précédent, déplace deux ou trois curseurs, et l’affaire est entendue. Ce dixième album du groupe bordelais en plus de 20 ans, The Ember Gone, n’est clairement pas de ceux-là. Le nouvel album de Gorod risque même de surprendre une partie de son public, voire d’en faire grincer quelques dents.
Encore que. Les amateurs de Death technique ont eux aussi vieilli, probablement en même temps que les membres de Gorod, qui semblent désormais n’avoir plus grand-chose à faire de ce qu’on attend précisément d’eux. Et c’est tant mieux.
Cette évolution ne sort pourtant pas de nulle part. Dès 2012, l’EP Transcendence avait montré un autre visage du groupe, en particulier avec son morceau-titre de quinze minutes : une longue excursion progressive, mélodique et presque apaisée, que j’avais immédiatement adorée et qui reste encore aujourd’hui l’un de mes morceaux préférés du groupe. The Ember Gone donne un peu l’impression que le groupe a décidé, quatorze ans plus tard, de reprendre ce fil et d’en faire cette fois le principe directeur d’un album entier.
Attention : Gorod n’a rien abandonné en chemin. Les growls sont toujours largement présents, les rythmiques restent complexes et les guitaristes continuent de jouer comme s’ils disposaient de quelques articulations supplémentaires dans les doigts. L’approche angulaire, les ruptures et cette virtuosité très particulière du groupe sont intactes. Simplement, elles respirent davantage.
Car The Ember Gone privilégie nettement plus la mélodie, les dynamiques et les atmosphères. La production limpide laisse énormément d’espace aux guitares, qui peuvent passer d’une attaque métallique sèche à des motifs presque jazz, puis à des constructions répétitives et aériennes qui évoquent parfois davantage le Rock progressif des années 70 que le Death Metal moderne. Gorod reste technique, mais sa technicité n’est plus nécessairement le sujet principal.
« Signs » ouvre ainsi l’album sur un riff qui pourrait être une version sous stéroïdes de « Tubular Bells », avant que le disque ne commence rapidement à brouiller les pistes. « Crimson », instrumental bardé de solos et de changements rythmiques, rappelle que le groupe peut toujours transformer ses morceaux en parcours d’obstacles pour guitaristes. À l’opposé, « Forgiveness » et surtout « Regret » développent des espaces beaucoup plus intimes, circulaires, presque hypnotiques.
Et « Regret », justement… Gorod y fait pratiquement du Mastodon mélodique mieux que Mastodon sur son dernier album. Entre son groove légèrement bluesy, ses guitares twangy et les nappes de mellotron qui gonflent progressivement le morceau, on se retrouve à mille lieues du Death technique démonstratif auquel le nom du groupe pourrait immédiatement faire penser.
C’est probablement là que The Ember Gone devient vraiment intéressant. J’adore le Death Metal, mais il y a des expressions qu’on utilise assez rarement pour en parler. Je ne mets généralement pas un disque de Carcass ou Necrophagist en me disant : « Quelle profondeur émotionnelle ». Le genre peut évidemment être bouleversant, mais sa puissance passe généralement par d’autres chemins.
Ici, Gorod cherche précisément ces chemins-là.
Le disque reste sombre, bizarre, légèrement inconfortable. Même lorsqu’il ralentit, il ne devient jamais vraiment reposant. Les harmonies restent tordues, les rythmiques refusent constamment de tomber exactement là où on les attend et les morceaux donnent parfois davantage l’impression d’une improvisation extrêmement maîtrisée que d’une architecture rigide. Mais derrière cette sophistication apparaît quelque chose de plus introspectif, presque vulnérable, que le groupe avait jusqu’ici rarement laissé prendre autant de place.
Après une discographie qui compte très peu de faux pas, Gorod aurait facilement pu continuer à perfectionner une formule qu’il maîtrise depuis longtemps. The Ember Gone choisit plutot d’explorer. Il reprend les intuitions progressives de l’EP Transcendence, prolonge le versant exploratoire de l’album précédent The Orb et déplace encore un peu plus les frontières de sa musique.
Le résultat est probablement l’album le plus singulier de Gorod : toujours complexe, toujours immédiatement identifiable, mais plus mélodique, plus atmosphérique et surtout plus humain. Le groupe n’a pas cessé de jouer du Death technique. Il semble simplement avoir découvert qu’après avoir impressionné le cerveau pendant des années, il pouvait aussi viser ailleurs.
Gorod
RBD
il y a 1 moisC’est parfaitement bien vu. Cet album me frappe parce qu’il remédie enfin – un peu tard peut-être – à ce manque d’émotion que j’ai toujours reproché à Gorod au-delà d’une maîtrise remarquable dans le Death technique que je chéris, et de nombreux bons souvenirs en live. En plus, le thème qui a permis cette évolution inespérée ne m’est pas étranger. Ce sera un des disques marquants de l’année, sans aucun doute.
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