On a loupé les chroniques de Automata I et II (2018) ainsi que Colors II (2021), pourtant d’excellents albums que j’ai écoutés en boucle à leur sortie. Pour être honnête, Between the Buried and Me n’a pour moi jamais fait de faux pas depuis ma découverte du groupe avec leur deuxième album The Silent Circus. Je suis vraiment devenu fan avec Alaska, puis la cerise sur le gateau vint avec Colors, leur 4ème album, en 2007.
C’est d’ailleurs ce qui rend l’exercice de la chronique délicat : quand on suit un groupe depuis plus de vingt ans, qu’on a grandi avec son évolution et que chaque album a accompagné des périodes de vie différentes, on n’a plus le recul « objectif » de l’auditeur occasionnel. Chaque nouveau disque est attendu avec une excitation teintée d’appréhension : vont-ils réussir à surprendre encore ? À garder cette identité tout en avançant ? On ne juge plus seulement les morceaux, mais aussi la trajectoire. Et forcément, on pardonne plus facilement certains excès ou maladresses, tant la confiance s’est construite au fil d’une discographie.
Avec Coma Ecliptic, le groupe avait amorcé une phase plus orientée Metal progressif, réduisant la place des explosions de brutalité technique et les fulgurances grindcore pour se concentrer sur des atmosphères travaillées et des structures plus mélodiques qu’on pourrait trouver chez pr exemple King Crimson, Dream Theater ou Porcupine Tree. Les deux volets d’Automata (I et II) ont ensuite poussé plus loin cette démarche en proposant des morceaux très contrastés, chacun explorant des genres variés, parfois aux antipodes les uns des autres. Mais au fond, BTBAM n’a jamais renié ses racines extrêmes : que ce soit Colors II, suite directe de leur album culte, ou ce nouvel opus, les blasts frénétiques, les riffs chaotiques et les growls restent toujours au cœur de leur identité.
En 25 ans d’existence, le groupe a certes évolué, mais sans jamais renier son identité. Ils ont progressivement élargi leur spectre musical, passant des fulgurances chaotiques de leurs débuts à des constructions plus ambitieuses et théâtrales, flirtant tour à tour avec le Death technique, le Grind, le Rock progressif et des parenthèses burlesques héritées du Jazz ou de la Pop. Chaque disque marque une étape, parfois déroutante, mais toujours cohérente avec cette volonté de repousser les frontières du metal extrême.
Le contexte de ce nouvel album est particulier : le groupe n’est plus qu’un quatuor depuis le départ forcé du second guitariste. Cela dit, on sait que Paul Waggoner a toujours été le guitariste et compositeur principal, et Dan Briggs, le bassiste, apporte énormément par ses lignes impossibles et son goût pour les clins d’œil burlesques qui parsèment les assauts death/metal/hardcore. Leur chanteur Tommy Rogers, lui, a pris de plus en plus de place au fil des années, ses claviers devenant centraux dans l’identité sonore du groupe.
The Blue Nowhere est un album bizarrement foutu, tout aussi agressif que ses prédécesseurs mais en même temps ouvertement aventureux. Difficile d’accès, il part dans tous les sens, mais se révèle peu à peu au fil des écoutes. Les deux singles choisis brouillent même les pistes : “Things We Tell Ourselves in the Dark” démarre sur un rythme funk improbable et le morceau-titre est une chanson de pop/rock progressif entièrement chantée. Ils sonnent d’ailleurs beaucoup comme du Haken. Or, ces deux titres ont peu à voir avec le reste, beaucoup plus dense et extrême.
“God Terror” est un morceau théâtral aux sonorités quasi électro-indus, où les synthés imposent leur atmosphère avant de céder la place à un final écrasant. “Absent Thereafter”, avec ses plus de dix minutes d’assauts délirants, alterne riffs chaotiques, accélérations frénétiques et refrains accrocheurs, tout en parvenant à glisser un passage bluegrass dans son riff saturé principal — un condensé de ce que BTBAM sait faire de plus dense et imprévisible. Et ce n’est pas fini côté intensité : « Pause » sert d’intro à “Door #3” et on est dans un territoire théatral rappelant Sleepytime Gorilla Museum, puis déboulera une furie de blast beats et de riffs dissonants qui rappellent directement The Dillinger Escape Plan. Enfin, “Psychomanteum” impressionne par son démarage en trombe dément (« Mirador Uncoil », morceau d’une minute le précédent en est d’ailleurs une intro) et ses longues plages à la fois sombres et lumineuses, sans doute l’un des sommets de l’album.
La fin de l’album est moins agressive: “Slow Paranoia” joue la carte du prog moderne le plus déstructuré, guitares tordues au vibrato et jeu constant entre tension et relâchement, entre crooner et chaos. Après cette avalanche, le morceau-titre “The Blue Nowhere” surprend par son accessibilité : un vrai titre de rock progressif chanté, sombre et atmosphérique, une respiration dans l’album. Enfin, “Beautifully Human” conclut l’ensemble avec émotion, entre solos de guitare planants et chant habité, un titre fleuve de metal prog qui là encore rappelle assez Haken.
L’album dure 71 minutes, chaque morceau flirte avec les dix minutes, et l’ensemble est si dense qu’il est difficile d’en sortir indemne. C’est un disque qui s’écoute comme on encaisse un monstre : chaque passage semble nouveau à chaque écoute, ce qui est à la fois sa plus grande force et sa limite. Souvent, il faut reconnaître que l’omniprésence de Tommy Rogers peut fatiguer : ses râles rauques et ses parties de chant saturé manquent parfois de respiration, il pourrait laisser plus de passages instrumentaux.
Au final, The Blue Nowhere se hisse sans mal au niveau des grands albums précédents de BTBAM. Ceux qui aiment déjà le groupe y verront une démonstration de maîtrise et de génie, un concentré de tout ce qui fait leur singularité depuis vingt-cinq ans. Mais ce n’est certainement pas l’album idéal pour les découvrir : il ne fait aucune concession à la facilité, hormis quelques titres plus calmes qui ne reflètent pas l’ensemble. C’est une œuvre exigeante, parfois épuisante, mais qui confirme que Between the Buried and Me continue, album après album, à rester unique et inclassable.
Between The Buried And Me
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