Igorrr – Hallelujah

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Style: baroquecoreAnnee de sortie: 2012Label: Ad NoiseamProducteur: Gautier Serre

Quand on doit parler d’un artiste aussi novateur et unique qu’Igorrr, le plus facile est d’être dithyrambique. Il y a des phrases et des tournures de phrases qui, aussi ampoulées soient-elles, fonctionnent toujours à merveille : « encore une fois, Gautier Serre nous invite, de gré autant que de force, dans son univers poético-bizarre, un monde de beauté et de fureur dans lequel l’humour absurde côtoie l’âpreté glauque de mélodies étudiées au millimètre près » ; « breakcore, metal, musique classique, glitchs en tout genre, étranges sonorités d’accordéon et instrumentations en tout genre se fondent en un maelstrom d’une créativité inégalée dans l’Hexagone, duquel vous ne ressortirez pas indemne », je peux vous en pondre des centaines. Mais, plus ou moins paradoxalement, ce ne serait pas lui rendre justice.

Se contenter de dire qu’Igorrr a son univers, qu’il continue à l’explorer au mépris des conventions artistiques, et que le résultat est « toujours aussi bon », c’est aussi faire comme si chacun de ses albums était une sorte de clone du précédent. Or, sur « Hallelujah« , Igorrr continue d’innover, d’affiner son art, de pousser son concept, de travailler ses ambiances, et le résultat dépasse son précédent opus « Nostril« , déjà excellent, pour tout un tas de raisons.

Tout d’abord, de moins en moins de samples et de plus en plus de musique composée, interprétée et enregistrée pour et par Igorrr, avec bien sûr la participation de ses amis et connaissances.

Igorrr et sa poule, un duo incroyable.Citons entre autres Laurent Lunoir (Öxxö Xööx) qui pousse la chansonnette sur plusieurs morceaux avec une gamme vocale incroyable, ce qu’on peut prendre le temps d’apprécier lors de transitions voix de fausset/chant baryton/hurlements impressionnants sur la chanson « Grosse Barbe » ; sa comparse Laure Le Prunenec, elle aussi officiant au sein d’Öxxö Xööx, et chanteuse lyrique incroyable, sur « Tout Petit Moineau » (vidéo ci-dessus) et « Infinite Loop » ; le talentueux multi-instrumentiste, et notamment violoniste, Benjamin Violet (qui travaille aussi avec Tryo, mais chhhhht) sur cinq des onze chansons de l’album ; et encore une flopée d’autres, officiant dans différents groupes (Vladimir Bozar n’ ze Sheraf Orkestär, Niveau Zero, Mulk, Pryapisme, City Weezle, Estradasphere…). Et une poule, donc.

Je garde le plus impressionnant pour la fin de cette déjà longue énumération : Teloch, entre autres guitariste dans Mayhem depuis 2011, qui vient mettre de l’ambiance sur « Absolute Psalm » et « Lullaby For A Fat Jellyfish« . Bref, quand Igorrr veut des parties de n’importe quel instrument dans sa musique, il se débrouille pour qu’elles y soient, et pour qu’elles soient bien interprétées, quitte à devoir récupérer une ligne de chant en yaourt pseudo-russe quelque part et un riff de guitare saturée trois pays plus loin. Et tant pis si ça prend du temps, et tant pis si c’est galère : Gautier sait de mieux en mieux ce qu’il veut créer, et si sa musique devient de plus en plus exigeante, so be it.

Ensuite, plusieurs éléments font se poser la question du concept de l’album. Rappelons qu’il s’agit d’un opus nommé « Hallelujah« , et dont la pochette est à la fois glauque, provocante et drôle ; qui, l’actualité arrange bien les choses, sort le jour de cette pseudo-apocalypse tant attendue par les alcooliques en quête de prétexte qui semblent peupler cette Terre ; et sur lequel figurent, entre autres, les morceaux « Corpus Tristis » et « Absolute Psalm« , ce dernier faisant cohabiter des chants religieux avec des riffs de guitare joués par Teloch, des instrumentations classiques avec des hurlements de bête en cage. On pourrait lancer un immense débat sur la signification de tout cela : offense anti-cléricale assumée, plaisir de la superposition des extrêmes (comme dans sa musique elle-même), un peu des deux, autre chose ? Lui seul le sait, et encore, je n’en sais rien, je ne lui ai pas demandé. N’est-ce pas mieux, au final, que le sujet soit ouvert à l’interprétation de chacun ? (Vous avez quatre heures.)

Comment ça, "hélas" ?

Ce qui me pose problème dans le cadre de cette chronique, c’est que sur le plan émotionnel, certaines choses restent également ouvertes à l’interprétation ou au ressenti de chacun, et qu’il m’est d’autant plus difficile de parler de ce que l’album inspire que je ne sais même pas si c’est ce que Gautier Serre a pu lui-même avoir à l’esprit en composant « Hallelujah« . Globalement, il s’agit d’un album pratiquant un second degré pas vraiment tendre : les ambiances posées par certaines chansons sont profondes et jouent sur le clair-obscur (« Tout Petit Moineau« , « Lullaby For A Fat Jellyfish« , « Grosse Barbe« , « Scarlatti 2.0« ), d’autres sont plus « légères » mais tout aussi folles (« Cicadidae« , « Vegetable Soup« ), et d’autres passages, au contraire, sont d’un glauque qui, après avoir marqué l’album « Moisissure » de son empreinte, s’était bien moins affirmé dans « Nostril » (la chanson « Toothpaste » me fait froid dans le dos, même après 20 ou 30 écoutes).

Il y a des séances de travail harassantes derrière tout ça.Malgré cette description, il semble y avoir une cohérence qu’Igorrr a gagné au fil du temps, peut-être en composant de plus en plus « sérieusement » ? Les morceaux, très différents les uns des autres, baignent néanmoins dans un univers commun et semblent partager une tournure d’esprit plus marquée et moins foutraque que dans le précédent opus. Certains morceaux gagnent même à prolonger certains motifs mélodiques et rythmiques, à obéir à une structure légèrement plus standard (avec retour de la mélodie de début de chanson vers la fin, par exemple), et ce sans perdre en folie ni devenir facilement accessible ; le morceau « Damaged Wig« , par exemple, est une réussite complète, à la fois désaxée et soutenue, déroulant un immense tapis de variations mélodiques, instrumentales et rythmiques qui se trame sur une base efficace et qui se retient dès la première écoute.

Bien sûr, les autres projets auxquels il a participé ont eu une influence audible sur certaines de ces nouvelles chansons : l’approche mélodique de « Grosse Barbe » sent le Öxxö Xööx, certains passages de « Absolute Psalm » et « Lullaby For A Fat Jellyfish » font penser à Whourkr (ce qui est d’autant plus drôle que deux des trois personnes avec qui Gautier a collaboré dans le cadre de Whourkr participent à « Absolute Psalm« ) ; cependant, et c’est une phrase qui devient de plus en plus vraie au fil des années, Igorrr transforme toujours de simples influences en des éléments de composition, qu’il parvient à fusionner à tout le reste de ses inspirations, mais sans jamais se détourner de son univers rien qu’à lui.

Au final, Igorrr a gardé sa touche reconnaissable entre mille, mais son style s’est développé et affiné d’une façon plutôt incroyable. Il semblerait que chaque album de ce drôle d’oiseau soit à la fois plus varié et plus solide que le précédent, et « Hallelujah » ne déroge pas à cette règle. L’équilibre entre cohérence et folie y est assuré par des procédés qui tiennent plus de l’alchimie que des règles de la composition musicale, et les 38 minutes qui en résultent sont à la fois difficiles d’accès et terriblement envoûtantes. Autant dire que « Hallelujah » est, sans aucune hésitation, un des chefs-d’oeuvre de l’année 2012, et je le dis après l’avoir écouté trois à cinq fois par jour pendant dix jours, donc pas à la légère.

Chroniqueur

Mathias

Chroniqueur des heures perdues, amant déraisonné de la zeuhl et de toutes ses expressions musicales, auditeur assidu de metal, d'industriel, de mathrock, et j'en oublie.

ModernZeuhl a écrit 7 articles sur Eklektik.

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6 Commentaires

  1. SlightlyLingering says:

    You are a contemparary genius.

  2. krakoukass krakoukass says:

    Merci pour cette chronique!
    Pour ma part j’accroche moins que sur le précédent pour le moment, mais je n’ai pas encore beaucoup d’écoutes à mon actif. On verra comment les choses évoluent.

    • ModernZeuhl says:

      Les deux premières écoutes m’en ont également mis moins « plein la gueule » que Nostril, mais en prenant le temps de savourer, je me suis rendu compte qu’il y a des ambiances dix fois plus travaillées et magiques que dans les albums précédents, et je suis devenu définitivement fan. A en croire les premières réactions, tu n’es pas le seul à moins accrocher sur Hallelujah que sur Nostril, mais pour ma part, je suis tombé dedans sans chance de rémission.

  3. drommk says:

    superbe chro.
    J’ai été par ailleurs étonné de découvrir qu’Igorrr avait autant de fans ! (+ de 10000 sur Facebook)

  4. armen71 says:

    salut à tous
    je viens de découvrir igorr malheureusement j’ai beaucoup de mal a trouver le cd ,

    si vous avez des tuyaux , suis preneur !! :))

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