Kerbenok – O

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Style: avant-garde black metalAnnee de sortie: 2008Label: Northern Silence Productions

Est-ce l’héritage génique du romantisme ? Toujours est-il que le metal extrême le plus propice à la fuite vers les mondes perdus est souvent pangermanique. Le Celephaïs de Cryogenic, le Bitter ist’s dem Tod zu dienen de Dornenreich, le The Art of Dreaming de Golden Dawn… Des albums frappés d’un onirisme surpuissant ; chacun à sa manière, chacun avec ses références et ses visuels. Sur ce dernier point Kerbenok ne se foutent pas du monde. La gangue ornementale de cet album envahit les yeux et en transforme l’iris en piscine kaléidoscopique. Surfaces psychés, explosions végétales, arabesques déchiquetées, enchevêtrements paraboliques et présences animales captives de cette folle marqueterie, l’artwork est sans problème l’un des plus intrigants depuis Photoshop 1.0, et pour ma part l’un des plus beaux.

Et la musique – comment pourrait-elle être au diapason d’une telle exubérance ? Elle la visite, au moins. Histoire d’O, histoire de Nature, et donc histoire de cycles, cet album étonnant nourrit sa dimension épique dans le microcosme. La terre se nourrissant de l’homme, pas ici de récit chimérique aux grands adjectifs, pas de quête trépidante derrière la porte de l’éveil. Au lieu de cela, Kerbenok chevauchent les énergies intérieures. Ils descendent les rapides de l’âme, et s’arrêtent pour regarder les os bouger. Le tout en allemand (et en norvégien pour deux titres). Ce n’est pas d’une grande importance. Il n’empêche, c’est toujours un bonus de savoir que le groupe sur lequel on se démonte la nuque maîtrise sa langue, et manie des rudiments de philosophie sans provoquer l’embarras.

Et la musique – deuxième tentative. Kerbenok ressemblent à un vieil arbre noueux, dont l’écorce a conservé les marques de mille saisons. Imaginez une chaîne de traits d’union. Un chemin de découverte ménageant les transitions les plus fantasques sans jamais perdre le contact entre ses maillons. Oui, la fameuse originalité cohérente, originalia coheralis, on vous la ressert à toutes les sauces pour essayer de vous faire avaler de prétendus ovnis que le chroniqueur pense – non sans une certaine hauteur – être le seul à pouvoir apprécier, mais il aimerait bien quand même que vous lui confirmiez son insolente faculté de défricheur des tendances. Rien de cela avec Kerbenok, qui n’ont d’un ovni qu’un peu de surnaturel dans leur façon de personnaliser dans l’aboutissement ce que d’aucuns eurent salopé dans la macédoine.

Et la musique – troisième prise, clap. Elle est foutrement difficile à cerner, vous l’avez compris à force. Et pour cause, elle ne se laisse pas photographier : elle bouge tout le temps. On la croit d’humeur belliqueuse, elle musarde un roseau à la bouche. On la voit cavaler au grand vent, elle monte déjà une embuscade en territoire progressif. Mais tout cela sans jamais déborder d’une rigoureuse esthétique pagan. Les guitares ont de la terre entre les cordes, la batterie du granit sous la peau. Les acoustiques de bois et de vent (flûte, violoncelle, kalimba) vernissent les tympans à la sève. Kerbenok ont du cachet, comme on dit. Ils pourraient être les fils terribles de Negura Bunget, que l’on aurait laissé trop longtemps jouer avec les vinyles d’In The Woods… Le familier chez eux, c’est une idée 100% germano-nordique de la tradition acoustique. Les magnifiques arpèges clairs, l’emploi de chœurs mâles en attestent. Ce sont aussi ces riffs racés sur lesquels le vocaliste éructe sans compassion pour son pauvre larynx. L’inattendu, ce sont ces incessants apartés sauvages qu’aucun autre groupe du genre n’a osés tels qu’ici. Ces dynamiques furieusement groovy. Ces freinages soudains pour bifurquer dans une ambiance floconneuse en bordure de feeling blues. Ces tunnels clair-obscur riches en bruissements énigmatiques. Cette batterie accro aux contretemps. Et les retours vers l’ossature metal, toujours pertinents et bien amenés. Avec au final la sensation bien ancrée de sillonner, au gré d’enchaînements vraisemblables, une seule et même nature. Une nature insolite et lunatique, certes, mais dotée d’un cœur unique et d’une palette de couleurs parfaitement identifiables. On l’a dit plus haut. Osmose, et non capharnaüm. Croissance, et non excroissances.

Cette chronique est déjà beaucoup trop longue (et peut-être bien un peu confuse). Je la termine en soulignant la grosse valeur ajoutée apportée par les interventions vocales de la claviériste Loretta. Ses parties sont tout en économie mais décisives, qu’elle vienne envoûter l’espace entre deux orages (“Frihet er våres”) ou tirer le rideau sur un parcours éprouvant (“Hardangervidda”, “…in das was noch kommen mag”).

Entre intégrité inattaquable et perspectives musicales nouvelles, Kerbenok nous ont offert, concrètement, une œuvre majeure, pour ne pas dire bandante. Espérant, en vue de prochains albums, que rien ne vienne verser de vinaigre sur cette promesse ouverte…

  1. aus der stille…
  2. heimstatt in trümmern
  3. die schwere unserer glieder
  4. im kreise ziehen wir unsere runden
  5. waldfrieden
  6. frihet er våres
  7. verstandes klinge
  8. lys
  9. hardangervidda
  10. …in das was noch kommen mag
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Groupes cités dans la chronique

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4 Commentaires

  1. XXuK says:

    Très belle chronique, merci!!! Et de ce fait, très bonne découverte…

  2. Damien luce says:

    Merci pour la découverte, je prends une giffle !!!

  3. noohmsul says:

    Pareil, merci pour la découverte!!

  4. LPA says:

    Les artworks sont terribles, c’est clair. La musique, le son aussi. Mais pour ma part je trouve que la voix gâche tout : grognement pitoyable sans aucune puissance ni beauté (en fait aucun qualificatif mélioratif ne lui convient), c’est LE cheveu sur la soupe !
    Dommage …

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